Anne Sylvestre

L'amie de la famille

On était jeunes quand on s'est pris d'amitié pour Anne Sylvestre… Avec l'intention évidente de s'échapper d'une réalité sociale difficile à assumer, elle a entraîné nos rêves d'adolescence dans des villages imaginaires entourés de champs et de bois, peuplés d'habitants d'allure médiévale mais aux désirs et aux sentiments universels… C'était si frais, si nouveau, si poétique, si mélodieux, si séduisant qu'on l'a adoptée en bloc… On lui a pardonné cette voix peu contrôlée, souvent nasillante et cette silhouette mal fagotée un peu voûtée sur sa guitare… En quelques années ses chansons ont doucement évolué et se sont ancrées dans un monde plus réel, ont exprimé des soucis de femme moderne… ses portraits et croquis ont d'abord fait penser aux voisins de palier… et avec un peu d'honnêteté intellectuelle, chacun s'est reconnu dans un petit morceau de ses comportements… On se disait qu'on ne méritait peut-être pas une telle image de marque, mais comme elle avait beaucoup d'humour et de tendresse, et qu'on la connaissait depuis notre jeunesse, on a fini par lui donner raison… En plus elle alimentait en comptines et refrains nos têtes blondes… alors !

Là au bon moment
Le temps passant, de disque en disque, cette amie de la famille a continué à se raconter au travers de ses nouvelles chansons. Les mélodies étaient toujours dans le même style, la voix toujours aussi particulière… Mais elle a pris de l'assurance, a redressé sa silhouette, abandonné sa guitare, et on s'est aperçu qu'on avait ensemble pris de l'âge : curieusement, sa vie ressemblait à la nôtre, ses chansons nous renvoyaient à nos propres étapes, ses préoccupations féministes, sociales, écologistes étaient les nôtres et elle était là au bon moment pour les exprimer avec l'efficacité de son talent … Et avec quelle humilité elle nous transmettait ses doutes, ses difficultés à vivre, à évoluer, à changer, et même à écrire… On ne pouvait plus rien reprocher à cette compagne qui n'en finissait pas de nous étonner, à chaque disque toujours pareille et toujours nouvelle…

"Partage des eaux", son dernier CD réactive l'admiration que l'on porte à cette grande dame qui assume crânement son âge, ses expériences, ses cicatrices, sa voix un peu moins assurée et ses belles mélodies que les jeunes trouvent maintenant vieillottes… Elle fait désormais partie de la famille. Sans rien imposer, elle propose une réflexion sur le sens de l'existence à travers l'évocation de l'élément fluide à chaque moment de la vie, depuis le liquide amniotique jusqu'à la déliquescence finale, en passant par les larmes qui ponctuent l'émotion, les salives qui se mélangent avec l'amour, le sang qui dilue et transporte les hormones et permet leurs effets dévastateurs ! La métaphore est reprise avec le cours d'eau : les gouttes de pluie, les petites sources sont des rivières en puissance. Elles ne prendront leur personnalité qu'après s'être colleté avec le relief comme chacun se forge le caractère au contact du monde. Et tout se perd définitivement à l'embouchure dans le néant de la mer. Parfois, l'eau s'immobilise sous forme d'un lac qui noue des relations avec les êtres de son environnement, se renouvelle et se repose sous la glace de l'hiver. C'est beau, c'est simple, c'est limpide !

L'humour et le sourire n'ont pas abandonné notre bonne amie, qui parsème son disque de quelques fables, pleines de petites morales que chacun pourra tirer à son gré… Un homme mièvre de Saint-Cloud perdant sa chèvre pour l'amour d'un chou pourrait se consoler grâce à une grande bourgeoise archaïque. Un tricot même effiloché pourrait toujours filer un parfait amour entre une chemise et un cul… Enfin elle décline son "mal à partir" sur des petites touches de clarinette…

On n'a pas envie de la quitter, et on court lui manifester notre admiration à son spectacle… Ca commence très fort, par les chansons les plus abstraites, sans autre effet que la présence de la chanteuse qui chante au milieu de quelques lumières, de quelques symboles de l'eau (une vasque, une tasse, une chaise en plexiglas transparente)... En vous livrant sa vie et ses réflexions par métaphores interposées, elle vous renvoie à votre propre vécu, oblige pratiquement vos propres souvenirs à jaillir en vous en l'écoutant... C'est fatigant, un récital d'Anne Sylvestre... Ca demande de la concentration pour ne pas se laisser distraire par soi, pour suivre le fil. Mais quand on a bien suivi, on a sa récompense : à partir de la moitié de la soirée, les chansons deviennent plus enjouées, plus humoristiques, plus typées, et davantage mises en scène... On peut un peu relâcher l'attention, se laisser envahir par l'humour, la gaieté, le rire... Et on se dit que mais non, c'est pas parce qu'elle est émouvante que la vie doit être triste... Ca se termine par cette mascarade des rappels qu'elle tourne savamment en dérision pour bien montrer que ni elle, ni le public ne sont dupes... Est-ce l'attention mobilisée, est-ce parce que le plaisir est, par essence toujours trop bref ? On enchaînerait bien deux fois le récital sans se lasser…

François Bellart

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