Vive la reprise ?

Une ou deux reprises au milieu d'un récital personnel... Cette pratique est bienvenue chez les auteurs-compositeurs-interprètes. Elle rend hommage à un maître ou un inspirateur, elle fait honneur à une chanson jugée parfaite mais déjà écrite par une ou un autre et accessoirement elle relance et remobilise l'attention des spectateurs.

Les spectacles entiers de reprises d'un auteur disparu, suivis presque toujours d'un CD, sont peut-être plus discutables. Nous avons tous en tête "Higelin enchante Trenet", "Karim Kacel chante Serge Reggiani", "Le Forestier chante Brassens" ou "19 chansons de Félix chantées par Béranger"... on pourrait multiplier les exemples ! Je suis au départ circonspect devant ces disques qui grèvent le budget et occupent l'espace des étagères : ces nièmes versions de Ferré, Gainsbourg ou Piaf, sans démériter mais sans convaincre à chaque fois, renvoient souvent aux originaux. Comme dans les années de disette quand les mamans ou les couturières faisaient des "reprises" aux trous des pantalons ou des chaussettes pour leur permettre un supplément d'usage, l'intérêt de telles initiatives est souvent économique : pour l'artiste en panne de répertoire ou de succès avec ses propres chansons, ce type de tournée relance la carrière, ratisse plus large les spectateurs (par exemple ceux qui viennent pour les chansons de Trenet et ceux qui viennent voir Higelin s'additionnent), permet de traverser une passe financière difficile, et souvent redonne un dynamisme d'écriture et de création personnelles. Merci à la notoriété de l'ancien !

La presse généraliste et la "presse-chanson", élogieuses avec ce genre de spectacles et de disques, rivalisent de superlatifs et de verbes énigmatiques destinés à faire croire au génie définitif de l'initiative : l'œuvre initiale est "revisitée", "recréée" ou "régénérée", "rajeunie" ou "réactualisée", j'en passe... et elles feignent d'ignorer totalement le côté alimentaire de la démarche ! Mais la réussite populaire de ces spectacles semble leur donner a posteriori raison, et encourage leur répétition. Et pourquoi pas ? Un large public aime mieux revivre les temps révolus au moyen des chansons et des artistes passés que découvrir un nouvel arrivant. Avec cette formule, il bénéficie du double confort d'une voix connue et d'un répertoire connu qui évoque une figure emblématique connue. Au delà du succès quasiment assuré, et avant de se gargariser de mots, il faut peut-être s'interroger sur l'image de l'artiste originel que ce genre d'entreprise véhicule : Est-elle fidèle à son esprit, est elle conforme à l'ensemble de son œuvre ?


Georges Brassens et Félix Leclerc

La reprise par Maxime Le Forestier de l'intégralité des chansons de Georges Brassens peut servir de point de départ à la réflexion. Brassens nous a donné des chansons un peu brutes de décoffrage, sans beaucoup d'effets d'interprétation et avec un accompagnement suffisant mais minimaliste. Tout est dans la qualité du texte et des musiques, et le personnage Brassens se glisse dans les chansons et s'y fait oublier, une façon de les livrer à tous pour que chacun y trouve ses propres sentiments ; quelque soit la façon de les rechanter (du moment que c'est intelligible !), c'est toujours les honorer. Chaque interprète y met un peu de lui-même et y rejoint Brassens dans l'universalité de l'intime qu'il y avait mis à chaque fois. En donnant son propre éclairage, il illumine de toutes façons toute la chanson et stimule l'envie de la réécoute. Maxime Le Forestier fait cela très bien, avec la même économie de moyens, et avec un respect scrupuleux du texte et de la partition. Il met son travail d'interprète (provisoire) au service strict de Brassens. D'autres le feront aussi avec plus d'effets, plus d'arrangements, plus de variations, et ce n'est jamais réducteur au regard du génie de Brassens. Et on pourrait faire le même raisonnement pour le disque de François Béranger consacré à Félix Leclerc qui, dans la façon de livrer ses chansons au public, avait à peu près le même comportement que Brassens. Ces disques-là sont intéressants, ils peuvent constituer pour de plus jeunes une entrée dans les œuvres des aînés, ils ne sont pas indispensables mais ne sont pas à bouder.


Barbara et Jacques Brel

L'appréciation peut-être différente lorsque l'œuvre est quasiment inséparable de l'auteur, de ce qu'il était ou de ce qu'il voulait paraître. Je pense ici à Barbara et à Jacques Brel, et qu'ils aient été amis dans la vie n'est pas un hasard, ils avaient le même genre de rapports personnels avec le public. À leurs spectacles, les gens ne venaient pas seulement écouter des chansons et les en remercier par des applaudissements à n'en plus finir : ils allaient à la rencontre d'un personnage identifié à une œuvre déclinée sous forme de chansons ; celles d'un même disque ou d'un même spectacle se répondaient mutuellement dessinant par petites touches la complexité de l'âme, et chaque chanson n'existait en tant que parcelle de l'auteur que par un subtil équilibre entre le texte, la musique et l'interprétation qui pouvait relativiser le tout. Le portrait de l'artiste se construisait par ces mosaïques, les spectateurs se retrouvaient dans ces méandres à la fois si personnels et si communs et dans leur tête accueillaient l'artiste comme un ami proche. Alors reprendre Barbara ou Brel en spectacle complet est une gageure !

C'est pourquoi le CD "Mathieu Rosaz chante Barbara" (2002) est une belle audace et une belle réussite. L'homme revient aux textes et aux musiques, à leur armature fondamentale, et les débarrasse de tous les artifices et boursouflures que les interprétations de Barbara pouvaient leur donner : sans s'approprier le personnage de l'auteur, il ramène à la qualité première des chansons et incite, non à les redécouvrir, mais à découvrir toutes les nuances que Barbara elle-même gommait par sa diction ou ses envolées. Et au delà, il encourage à retourner ensuite aux enregistrements de Barbara pour, une fois convaincu de la perfection des chansons, retrouver les harmonies ou les compromis que sa vie et ses interprétations y mettaient et l'image d'elle-même qu'elles construisaient. Extraordinaire hommage ! Beaucoup plus contrasté est "Marie-Paule Belle chante Barbara" (2001). On sent dès le début l'empathie de l'une pour l'autre, et surtout en spectacle, on ne peut se départir d'un léger malaise tant l'imitation (et donc la prolongation au delà de la disparition) est patente (tenue, coiffure, piano, etc.). Pourtant, sur certaines chansons, il y a vraiment une volonté de les reprendre à son compte et de faire du Marie-Paule Belle, de les intégrer dans son univers tant elle aurait aimé les écrire ou les mettre en musique. Elle rejoint alors un peu la démarche de Mathieu Rosaz et incite à des belles (re)découvertes (Le Bel Âge, Le Petit Bois De Saint Amand, Gare De Lyon, Sans Bagages, Joyeux Noël et quelques autres). Mais le public, orphelin de Barbara, est venu pour retrouver aussi son pathétisme sur scène, et sur d'autres chansons (Drouot, La Solitude, Nantes, Le Mal De Vivre, etc.) elle tire très fort sur l'émotion et le mélo : elle élève la voix, appuie sur les lenteurs, la séparation des mots et les accords de piano. A ce moment-là, elle trahit les équilibres de Barbara qui, dans ses hâtes et ses fougues jugulait et relativisait la lourdeur des émois contenus dans ses textes alors que Marie-Paule les étale couches sur couches. Mais cette emphase récolte les applaudissements les plus nourris : le public privé des transports de Barbara trouve ce qu'il est venu rechercher, au risque de dénaturer ce qu'elle était réellement. L'atout de Marie-Paule Belle, c'est évidemment la sincérité dans son approche, matérialisée par une touchante chanson, Une Autre Lumière, qu'elle a eu la pudeur excessive de ne pas mêler dans ce CD aux chansons de Barbara, mais qu'elle chantait en spectacle. Maintenant, Marie-Paule Belle a fermé cette parenthèse et repris son immense répertoire personnel qu'elle ne cesse à la fois d'enrichir et de proposer aux quatre coins de la France, en sexagénaire majestueuse !

Bien plus jolie "gamelle" que seule Valérie Lehoux (1) a perçu : "Viel chante Brel" (2007). On a oublié, ou pas analysé, ce qui fascinait chez Jacques Brel : un type à la fois terriblement humain (par exemple dans la médiocrité de ses rapports avec les femmes) et extraordinairement audacieux dans sa recherche du bonheur, dans sa volonté et son envie de vivre ses rêves, de dépasser les obstacles du quotidien. Un gars qui pouvait être à la fois la cruauté et la bonté ou l'égoïsme et la générosité. Un homme qui nous renvoyait nos propres contradictions, lâchetés et pudeurs, et auquel nous voulions nous identifier car il vivait, ou semblait vivre, la réalisation de ses espoirs. Un être d'exception dont tous les ressorts de vie se trouvent concentrés dans ses chansons. Chacune est un petit miracle d'équilibre entre le texte, le ton, l'interprétation et l'accompagnement de François Rauber, l'un relativisant l'autre : certaines chansons comme Orly ou La Fanette seraient plombées de tristesse sans les arrangements extraordinaires qui introduisent l'espoir ; d'autres comme Madeleine ou Les Bonbons étaient mises en scène de façon un peu facile et imagée pour désamorcer le côté pitoyable des personnages que pouvait donner la version studio : il compensait une interprétation par une autre ! Du fait de cette pondération, à l'intérieur d'une même chanson, ou entre diverses versions, ou entre les différentes chansons d'un disque ou d'un récital, on riait ou pleurait rarement à l'écoute des chansons de Brel, mais on était tiraillé entre différents sentiments : la pitié, l'admiration, la rédemption, l'amour... et chacun inconsciemment adhérait à cet ensemble. Le public s'est trouvé orphelin une première fois en 1967 quand Brel a arrêté ses spectacles, et une seconde fois en à sa mort en 1978 avant même d'être quinquagénaire. Et il a focalisé cette frustration dans le seul souvenir du Brel extraverti sur scène, en oubliant toutes les autres dimensions du personnage qui justement rendaient humaine cette image partielle et ampoulée. Viel s'appuie là dessus, et veut faire penser qu'on peut réincarner Brel en reprenant et en amplifiant ses tics scéniques. C'est encore plus évident dans le spectacle que dans le disque : il veut refaire Brel sur scène et, pour ne pas risquer la confrontation, essentiellement avec des chansons qu'il n'a jamais chantées en public. Il tonitrue, force sa petite voix sucrée, agite ses bras, occupe l'espace sonore et scénique, et multiplie les artifices pour faire rire ou pleurer le public qui lui fait un succès, car il retrouve des morceaux de Brel, soit la moquerie, soit l'affliction, soit le rire, soit le désespoir... Mais jamais le tout ensemble, ce qui faisait justement la force de Brel ! Des bijoux aussi subtils que Vesoul ou Les Remparts De Varsovie, où la misogynie, le dégoût de soi sont contrebalancés par l'humour et la liesse musicale, sont transformés en sketchs où tout le monde rigole superficiellement sans se rendre compte que toute la profondeur et le balancement raffiné de ces chansons sont complètement perdus. L'impression pénible qui se dégage du CD et du spectacle est celle d'un ratissage large des applaudissements par une usurpation systématique de diverses facettes de Brel. Le public, bluffé, croit retrouver Brel, certes pas la même voix (on est loin), pas la même diction, pas le même accompagnement (des accords de guitare, c'est tout, adieu François Rauber !), mais les chansons et une dynamique imitant Brel : c'est ce qu'il était venu chercher, il est prêt à toutes les supercheries. Mais le vrai Jacques Brel dans toutes ses composantes qui se livrait avec d'infinies nuances dans chaque chanson, chaque disque et chaque récital, il est à des années-lumières de Viel. Et tant que l'œuvre de Brel ne sera pas en danger d'oubli (les biographies, les compilations et les vidéos se vendent bien !!!), je me rangerai à l'avis de Paul Tourenne qui me disait "il ne faut pas toucher à Brel !".


Danielle Messia, Jacques Debronckart, Maurice Fanon et les autres

Heureusement, tous les artistes soucieux de se faire connaître et de défendre des chansons ne pratiquent pas l'imposture vis à vis d'un aîné regretté par le public. Quand ils pensent à un spectacle de reprises, certains ont le courage d'exhumer une œuvre moins connue, moins médiatique, qui a plus de risques d'être rapidement oubliée, et qu'il faut justement réactiver pour garder la diversité du répertoire et ne pas le restreindre à quelques grands noms, aussi importants et prestigieux soient-ils. Et je me rappelle d'un disque de 1994, "Morgane, le blues de Danielle Messia". Danielle Messia était décédée le 13 juin 1985, et, après l'album souvenir "Les Mots" de 1986, ses créations glissaient lentement vers l'oubli. Grâce à Jean-Jacques Goldmann qui sait discrètement donner des coups de pouce, Morgane, une de ses choristes, reprend 13 titres de Danielle choisis parmi les plus caractéristiques de ses possibilités vocales et de ses émotions à fleur de notes et de mots. Morgane a une voix moins élevée, plus râpeuse, plus blues que Danielle Messia, et fait revivre ces chansons avec une autre forme d'expression de la même sensibilité. Il faut écouter Les Mots, Grand'Mère Ghetto, la prémonitoire Chanson De Julia et toutes les autres avec les légères rugosités vocales de Morgane : c'est poignant. Et le bénéfice est évident : grâce à ce nouvel éclairage, les chansons de Danielle Messia revoient le jour, et le besoin de les écouter à nouveau stimule Barclay à rééditer ses vinyles en CD ; sa mémoire est réactivée, l'interprète a parfaitement joué son rôle. On pourrait quasiment reprendre la même dialectique pour honorer "Camerlynck chante Debronckart" paru en 2001 au regretté Loup du Faubourg. Jacques Debronckart, que la maladie a foudroyé en 1983 en pleine montée en puissance, a laissé en une centaine de chansons une œuvre riche, originale, une patte textuelle et musicale reconnaissable, un regard sans concession sur les relations humaines et de superbes chansons d'amour pleines de tendresse. Christian Camerlynck, par une fidélité sans faille, ne fait pas un seul récital sans chanter au moins une chanson de Jacques Debronckart : le passage à un disque complet s'est fait naturellement, et le choix des chansons est particulièrement soigné. Toutes les facettes de Jacques Debronckart sont dans ce CD : son talent d'écriture musicale et textuelle, ses sources d'inspiration, son regard lucide sur la société, son humanisme et son souci des autres, sa réflexion sur la vie, sur le métier et sur la mort. Et Christian Camerlynck, avec sa voix forte et sa diction gourmande, fait siennes et remet dans un autre vécu les préoccupations et les réflexions de son ami, témoignant ainsi de leur actualité. Encore une bien courageuse initiative, guidée par le souci de continuer à faire vivre le répertoire en danger d'oubli laissé par ceux qui nous ont quittés. On pourrait ajouter à ces deux-là, le travail de Calise "Les Tambours de la Pluie", CD de 1997 où l'interprète fait naître cette fois des chansons posthumes de Maurice Fanon, à partir de textes mis en musique par ses compositeurs habituels : une initiative exemplaire de contribution désintéressée au catalogue de cet auteur si attachant qui, lui aussi est parti rejoindre les autres en 1991. Et la liste pourrait s'enrichir encore de "Les Trois cloches, Michel Buhler, Sarcloret, Gaspard Claus, les chansons de Jean Villard Gilles" (2007) et de bien d'autres réalisations d'artistes qui se font interprètes le temps d'un disque et d'un spectacle pour une sorte de devoir de mémoire vis à vis du précaire patrimoine chansons d'une ou un aîné(e).


Le magnifique Pierre Louki

Enfin, il faut souligner l'aventure exemplaire de Claire Elzière. "Grâce aux ACP et à Christian Dente, j'ai connu Pierre Louki. Avec d'autres chanteurs, on montait un spectacle sur lui, et je me suis prise de passion pour ses textes. Je me suis alors mise à le chanter sur scène avec Greg au piano. J'avais des chansons d'Allain Leprest, d'Anne Sylvestre, de Marie-Paule Belle, de Laurent Malot, de Jacques Brel et de Barbara, et j'y ai progressivement ajouté quelques unes de Louki. J'arrivais à lier le tout, à suivre un fil conducteur. Et à un moment, j'ai eu assez de chansons pour faire un spectacle complet rien qu'avec Louki. J'ai pris ses mots, j'en ai fait mon histoire, mon scénario, ma vie" (2). Et ce fut "Claire Elzière chante Pierre Louki, La vie va si vite" (2002) un spectacle (et un disque en public) avec Grégory Veux (Greg !) au piano et Dominique Cravic à la guitare : une palette musicale variée et un soutien à la fois solide et nuancé à la voix lumineuse de Claire Elzière qui permet d'apprécier toutes les subtilités des textes et des musiques. La sélection des chansons très pertinente couvre une bonne partie de la palette de l'inspiration et de l'écriture de Louki. On retrouve l'humour décalé et original, avec toujours un grincement de dents à la chute, dans Au Mariage Des Levon-Lecu, L'Auxiliaire Féminine ou Les Sardines ; et la profondeur de pensée ou d'émotion avec Le Grand Et Le P'tit, La Vie Va Si Vite ou le poignant Qui Viendra Me Dire Bonsoir - chacune des chansons du CD vaudrait d'être citée et analysée. Claire Elzière peut se vanter d'avoir fait découvrir Louki à des quantités de gens : "Aux ACP, on avait entre dix-huit et vingt cinq ans à l'époque, pas un ne connaissait Pierre Louki. Mes parents allaient voir Brassens, ils n'avaient jamais vu Louki !" Alors se développe une belle amitié avec l'artiste un peu amer du manque d'audience de ses chansons et très reconnaissant à Claire de les faire revivre. "On allait lui rendre visite, on se partageait des scènes de concerts, on faisait des duos, il m'invitait, je l'invitais. Sur son dernier album, Grégory a fait la musique de Pourquoi Me Parler D'Orchidées ? et Dominique celle de Les Poissons Sont Des Drôles De Mecs qu'il venait chanter avec son groupe "Les primitifs du futur". On était liés !". Et pendant que Claire, pour faire avancer sa carrière, tourne au Japon avec un spectacle de chansons sur Paris (L'Hymne À L'Amour, Sous Les Ponts De Paris, La Seine, etc.), Pierre Louki écrit et rassemble des textes dans une enveloppe sur laquelle il écrit "Claire", et lui dit au bout du fil qu'il a des choses pour elle ! Il n'aura pas le temps de lui donner en mains propres : le 21 décembre 2006, il s'endort pour toujours, et c'est son fils qui lèguera le précieux dossier à sa destinataire. C'est la récompense de l'audace artistique des choix de l'interprète. Et voilà Claire Elzière embarquée dans une nouvelle aventure, avec Grégory Veux et Dominique Cravic qui ont su trouver l'inspiration juste pour écrire des musiques commuant ces textes en chansons. Cela aboutit à un CD "Claire Elzière, un original, 13 originaux" (2009), plein de poésie, de fantaisie, de malice, de sensibilité et d'émotion : l'éclosion des dernières chansons de Pierre Louki ; une écoute qui se déguste, un émerveillement poignant qui balaye toute affliction, qui témoigne, s'il en était encore besoin, de l'éternelle jeunesse de cet auteur intemporel qui mérite une renommée posthume aussi grande que celle de Boby Lapointe. A la première (à Liévin chez Françoise Kucheida) de ce nouveau spectacle Louki de Claire Elzière, la salle était subjuguée, à la fois par les mots, l'humour, la qualité de l'écriture, l'originalité des histoires et des idées, et par la justesse de ton de l'interprète et de ses musiciens (le délicat toucher de Grégory Veux !) pour les livrer au public. De même à Barjac, l'ovation fut interminable, ce fut l'un des sommets de la semaine de festival. Un spectacle à programmer en priorité ("on essaye de ne pas ramer et avec ce nouveau récital Louki, j'espère que ça va rebondir !") ou à ne pas manquer, et un CD à acquérir toutes affaires cessantes. Il faut conforter le courage artistique d'interprètes qui n'accrochent pas leur wagon aux locomotives à succès, mais qui prennent la route avec le désir de promouvoir les beautés subtiles d'artistes plus rares.

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Le choix des exemples aurait pu être différent, le genre est assez fourni ; l'exhaustivité étant impossible, j'ai préféré l'arbitraire. Je ne sais pas si tous les CD cités sont encore disponibles. Mais on est dans Vinyl, magazine hors modes qui fonctionne aux coups de cœur et parfois aux coups de gueule (pour faire entendre sa différence au milieu des klaxons de louanges). Et si des interprètes désireux de faire justice à des auteurs trop ignorés sont en recherche, il est possible de leur rappeler quelques noms (Roger Riffard, Jean-Pierre Suc, Annie Colette, Pierre Brunet, Pierre Frachet, Paul Braffort, et plein d'autres) qui attendent sinon leur œuvre de résurrection, au moins la résurrection de leur œuvre du fin fond des oubliettes de l'histoire de la chanson.

François Bellart
"Vinyl", N° 71, Juillet-Août 2009

(1) Télérama n° 3034 - 08 mars 2008.
(2) Les propos de Claire Elzière cités ont été recueillis à Liévin, le 19 février 2009.

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