Et après, comment vous êtes passée de Barbara à CBS ?
En me fâchant avec Barbara !

De la façon avec laquelle elle vous avait abordée, c'était prévisible depuis le début…
Non, mais Barbara était quelqu'un d'entier, de passionné, de difficile, d'exigeant, pour qui il fallait être là dix huit heures sur vingt quatre : au bout de trois ans et demie, avec un accouchement au milieu, ça finit par faire très lourd… Et ce qui a fait plus lourd que lourd, c'est que, au cours d'un déjeuner avec le patron de Philips, Barbara m'a désavouée dans quelque chose que je faisais pour elle, et je n'ai pas du tout supporté ça ! Je me suis levée de ce déjeuner, et je lui ai dit "Tu n'as plus de femme d'affaire." Elle ne me l'a jamais pardonné, et je m'en fous !

Le curriculum vitae avec Barbara, ça a ensuite facilité votre entrée chez CBS ?
Certes, mais pas seulement, parce que dans ce curriculum vitae était aussi indiqué que, chez Philips, on m'avait demandé de faire monter Gainsbourg sur scène, ce que j'avais fait, alors que Gainsbourg ne voulait pas. C'était au TEP (Théâtre de l'Est Parisien) où j'ai monté un spectacle avec Nougaro et les Haricots Rouges, et puis Barbara / Gainsbourg et Barbara / Reggiani. J'ai été la première à faire monter Herbert Pagani sur une scène en France… J'avais fait un spectacle dans lequel il y avait Pauline Julien et Paul Simon, qui chantait, lui, en anglais, ce qui n’était pas de mise au TEP, mais le public ne s’y est pas trompé et lui a fait une ovation… J'ai fait monter sur cette scène Graeme Allwright, Los Incas…

 


Et chez CBS, vous vous occupiez de qui ?
Chez CBS, j'ai dit "Vous avez un gros catalogue de chansons francophones québécoises par exemple, je voudrais monter un vrai catalogue de chansons françaises d'auteurs-compositeurs et interprètes dans le style de ce que je connais, et je voudrais faire ça en gardant un statut extérieur qui me permette de faire des choses hors CBS, c'est à dire de monter des spectacles qui ne soient pas complètement inféodés à des artistes d'ici." (Moyennant quoi, j'ai monté des spectacles qui s'appelaient Les visages neufs de la chanson à Bobino, et j'ai fait inviter Les Idoles de Marc’O sur cette même scène, avec Bulle Ogier, Jean-Pierre Kalfon, Pierre Clémenti...) Donc chez CBS, j'ai fait sortir en France les disques de Gilles Vigneault. Je suis allée faire resigner à Gilles Vigneault son contrat avec Columbia au Québec, en lui promettant une scène à Paris et de m'occuper de lui et c'est ce que j'ai fait… Et puis, j'ai eu des jeunes artistes dont Stéphan Reggiani…

D'ailleurs il y a quelques chansons qui sont cosignées…
Oui. J'ai écrit pour lui On est du même bord… et puis pour moi, Obsessions 68, la musique est de Stéphan. Et puis, j'ai eu Charles Dumont qui m'est échu parce qu'il avait vu mon nom sur une porte, comme dit l'autre… Et Serge Franklin qui fut chanteur, avant de devenir le compositeur de scène de Barrault-Renaud et le compositeur de musiques de films, notamment du Grand Pardon, du Coup de Sirocco, d'un tas de séries télévisées dont quand même des choses très fortes comme Les grives aux loups dont on a écrit la chanson ensemble et dont il a composé toute la musique… Et Colin Verdier et François Béranger… J'ai réalisé les disques que Patachou a enregistrés chez CBS, par exemple… Et Raimon, chanteur contestataire catalan, avec qui j'ai fait deux 33 tours… Et aussi Pauline Julien chante Boris Vian…Et les deux derniers disques de Christine Sèvres…
Je faisais uniquement de la direction artistique en studio, de l'enregistrement…

Alors, comment chez CBS on passe du statut de directrice artistique au statut de chanteuse ?
Charles Dumont m'a demandé d'écrire des chansons avec lui… Je lui ai écrit par exemple Ta cigarette après l'amour… Et puis, j'ai écrit des chansons de femme, et, personne n'avait envie de chanter ça… Ca peut paraître très désuet maintenant mais à l'époque, c'était très provocateur… Alors j'ai dit "Je vais les chanter moi-même."

Et pourquoi ne pas avoir gardé votre nom de Françoise Lo ?
Je voulais m'appeler Françoise Lo, mais le PDG de CBS, Jacques Souplet, ne voulait pas que je chante sous le nom sous lequel j'étais directrice artistique, il m'a demandé de choisir un autre nom… J'ai pris le nom de Sophie Makhno, c'était volontairement une provocation ! Makhno était l'homme qui voulait faire la réforme agraire en Ukraine, à une époque où les préoccupations de Lénine et de Staline étaient des préoccupations d'ordre industriel et certainement pas agricoles. Et Nestor Makhno est mort en France en 1934, après avoir perdu dans la sidérurgie française le reste de ses poumons qu'il n'avait pas perdu dans les prisons tsaristes. La vie de Makhno, c'est quelque chose qui me branchait bien…

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