Pourquoi Barjac ?

par François BELLART
(photos de scène : Anne-Marie PANIGADA)

Notre grand sachem, en chef de guerre avisé, ne veut rien ignorer du monde de la chanson. Aussi m'a-t-il envoyé incognito observer ce curieux rassemblement à Barjac fin juillet. J'ai donc traversé les plaines, les rivières et les montagnes sur mes chevaux (vapeur) et je suis arrivé dans ce petit village coincé entre l'Ardèche et la Cèze, célèbre par son château cubique flanqué d'un clocheton, ses dolmens, sa lavande, ses petits vins, ses marchés et, une semaine par an, son festival "Chansons de Parole"...

Celui-ci attire de curieux visages pâles en bermudas et sandales, au teint blafard, aux cheveux sel plus que poivre, au scalp dégarni, au menton fourni et à l'embonpoint avançant : ces envahisseurs ont une moyenne d'âge dépassant la cinquantaine et toutes les apparences d'intellectuels cultivés ! Ce sont pour la plupart des habitués. Ils se regroupent selon les tribus en divers lieux du village, allant du Café du Centre aux bancs sous les platanes gigantesques qui ombragent avantageusement la grande place. Et puis, il y a aussi d'autres grands esprits qui viennent passer la semaine, soit artistes eux-mêmes, soit professionnels ou semi-professionnels, journalistes, programmateurs de spectacles, animateurs d'associations, bref, des gens du métier.


Et, invitée permanente, la chaleur ! pesante ! accablante ! On titille Fahrenheit 100 tous les jours. Le cagnard de plomb entre 11 heures et 19 heures. Celui qui élève la consommation d'eau et la sudation au rang de sport national, qui fait de la douche un passage obligé et du déodorant une politesse sociale. Celui qui rend héroïque toute incursion hors de l'ombre, qui assomme de fatigue, et qui fait de la sieste une astreinte incontournable. La touffeur des salles l'après-midi handicape les artistes qui se trempent de sueur et s'essuient tant bien que mal : on est gêné pour eux ! Elle incommode les spectateurs ; Anne Sylvestre transpire avec élégance sous un chapeau dans le style de sa garde-robe de 1969 pendant que nombre de festivaliers s'éventent avec le programme qui trouve là une justification insoupçonnée.

Ces passionnés de chansons à texte viennent célébrer leurs grands Manitous et apprécier les qualités des valeureux combattants appelés à leur relève (Tout cela plus au masculin qu'au féminin : quatre fois plus d'hommes que de femmes sur les scènes programmées !). Ils viennent aussi évaluer, critiquer et émettre des jugements aussi divers que définitifs (Et je ne ferai pas autre chose !). Mais, quelles que soient les appréciations, il faut reconnaître d'emblée à l'équipe organisatrice deux énormes mérites. D'abord d'avoir fait une sélection sévère parmi les postulants ; tous les spectacles ne suscitent pas l'enthousiasme et l'adhésion sans nuances, mais tous sont des prestations de qualité auxquelles on ne s'ennuie pas : on est en présence sinon d'artistes, au moins d'artisans valables, premier satisfecit. Ensuite d'avoir veillé à ce que les conditions de sonorisation des lieux permettent de bien saisir toutes les paroles des chansons, ce qui doit être souligné. Félicitations. Si çà et là on a pu déplorer de mauvaises conditions sonores, c'est la faute aux artistes qui soit étaient venus avec leur ingénieur du son personnel, soit articulaient mal !

Le protocole journalier est divisé en trois moments : le spectacle du soir, les scènes de l'après-midi et les "nocturnes". C'est la cour du château, chaque soir, qui attire le plus de monde. Une large scène est installée devant un joli mur de pierres surmonté d'un curieux petit clocher. Des gradins amovibles qui couvrent le reste de la surface permettent d'accueillir environ 800 personnes et c'est quasiment toujours plein, sans doute pas loin de deux tiers de festivaliers quotidiens, et le reste d'occasionnels. L'altitude du lieu (950 m) permet à un petit vent de rafraîchir délicieusement l'atmosphère ! idéal ! Là se produisent en deuxième partie les grosses pointures, les locomotives du festival, celles et ceux qui n'ont plus besoin de Barjac pour se faire un nom, mais qui ont une réputation à entretenir, ce qui ne les met pas à l'abri du trac !

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