Barjac 2011
Journée du samedi 30 juillet

Alors, à la demande générale réitérée sur place (je m’aperçois que plus de monde me connaît que je ne connais de monde !), j’entame ces chroniques toutes personnelles de la cuvée Barjac 2011, sous un soleil paraît-il retrouvé, et dans un cadre toujours aussi enchanteur, dans lequel, je n’ai aucun mal à m’astreindre à mon créneau d’écriture matinal.

Avant de passer au vif du sujet, un petit message… Ces chroniques ont commencé en 2008 à l’intention indirecte d’une amie qui devait venir à Barjac et qu’une chimiothérapie imprévue avait éloignée du festival. Cette personne est là, cette année à Barjac et c’est un grand bonheur de revivre le festival en la croisant régulièrement. Cette année, une autre amie, grande animatrice de nos festivals nordiques et connue de tous pour sa gentillesse et son dévouement, entame, pendant la période du festival, une longue thérapeutique qui commence par une lourde opération. C’est en pensant très fortement à elle que je rédigerai cette année mes lignes, et que je les lui dédie… avec tous les souhaits que chacun formule pour sa guérison en maudissant son impuissance devant cette adversité.

Donc arrivée hier après midi avec un petit mistral qui rendait l’atmosphère agréable, ce qui, paraît-il était un net progrès par rapport à la semaine précédente ! Ouverture sous les platanes avec l’intronisation de la nouvelle marraine du festival (qui succède à Jean Ferrat qui en fut le premier parrain jusqu’à 2010) : Anne Sylvestre qui a demandé aux festivaliers de ne pas pour autant l’appeler « marraine » ! Désormais, elle pourra chanter « T’en souviens-tu la Cèze ».
Le Mej Trio a ensuite chanté Brassens devant des festivaliers qui se retrouvent… Que dire du Mej Trio, sinon qu’il nous donne du Brassens copie conforme (guitare, contrebasse, 2° guitare), en lissant même un peu les mélodies et sans ce petit feeling qu’appréciaient les jazzmen chez Brassens. C’est agréable, c’est sans aspérités, ça remémore certaines chansons moins diffusées et ça donne envie (comme chaque fois que quelqu’un chante Brassens) de réécouter le Brassens original. Et entre parenthèses, on va bientôt pouvoir le faire avec ce coffret très complet qu’Universal fera sortir en octobre et dont le sommaire et la qualité sont alléchants.

Le soir dans la cour du château, on avait besoin de sa petite laine… La chaleur venait des artistes et des poètes qu’ils honoraient. D’abord Gérard Pitiot qui est allé choisir de très beaux poèmes d’auteurs outre mer : je n’ai pas retenu tous les noms, mais il y avait des haîtiens, des Martiniquais, des Ivoiriens, des Sénégalais, des guadeloupéens, j’en oublie… quelques noms glanés : Aimé Césaire, Damas, Senghor, Ernest Pépin, Pablo Neruda, Paul Eluard, Lalo (orth ?)… Ces poèmes courts, sur les sujets aussi divers que la terre nourricière, la condition ouvrière, l’ouragon, la lagune ou le soleil de la rue de Bagnolet étaient habillés de musiques qui, par leur petit côté exotique, se branchaient sur la modernité multiculturelle. Ces poèmes courts faisaient des chansons avec des répétitions et des onomatopées et laissaient une grande place aux instruments, un pianiste très efficace, un percussionniste qui avait cette qualité très rare d’être juste dans le ton sans jamais couvrir (parfait ce batteur, c’est pas fréquent que je fasse des félicitations à un batteur !!!), et d’un joueur d’harmonicas impressionnants et aussi de trompette et autres sifflements. Une belle première partie où il fallait se laisser porter par le chant des pirogues qui nous emmène sur les synapses du temps et de l’espace et raconte l’aventure de nos rêves en morceaux.

Puis vint Paco Ibañez, seul sous son auréole de cheveux blancs et avec sa guitare, sa faconde et son savoir faire en matière de tenue de scène… Evidemment, si j’avais été hispanophone, j’aurais certainement beaucoup plus profité de la soirée, et ma voisine de hasard semblait se délecter en reprenant toutes les chansons en espagnol évidemment. A part « Le parapluie » repris par toute la cour et « Dis quand reviendras-tu » par Marie d’Epizon, une jeune invitée à la voix superbe, tout fut chanté en castillan, basque, catalan, provençal et autres langues familières à l’artiste qui nous faisait de savoureuses et pertinentes introductions en français. Ces introductions plaisaient au public car d’une part elles étaient drôles, l’homme sait admirablement mettre le public de son côté. Elles donnaient aussi un éclairage général sur le sens de la chanson et son contexte : il n’y avait plus ensuite qu’à se laisser porter par la musique des mots et des mélodies, et en goûter la saveur sans prise de tête et avec plaisir, sans se demander en permanence ce qu’on faisait-là à écouter des textes incompréhensibles, comme je le craignais à tort au départ. Il était increvable, l’ancien, et malgré ses 77 ans (toujours d’après ma voisine) il a tenu la scène pendant plus d’une heure et demie, un peu comme Graeme Allwright : ces papies nous étonnent ! Je ne dis pas que j’écouterai en boucle les disques de Paco Ibañez en rentrant chez moi, mais je garde un bon souvenir de ce spectacle, c’est un épisode auquel il faut avoir assisté et goûté une fois dans sa vie de spectateur !

Voilà pour aujourd’hui… A demain !

François

Barjac 2011
Journée du dimanche 31 juillet

Ce matin, réveil tardif, récupération de quelques fatigues personnelles sans doute. Il va falloir que je fasse vite pour être à l’heure à la remise du prix Jacques Douai à Nathalie Fortin et Gilbert Laffaille et mention particulière à Marc Chevalier, du duo Marc et André, et surtout co-fondateur et animateur de « L’Ecluse » (avec André Schlesser, Brigitte Sabouraud et Léo Noël – c’est de mémoire, j’espère que je n’abîme pas trop les noms propres !). Un livre de ou sur Marc Chevalier vient d’ailleurs de sortir aux éditions l’Harmattan, et j’espère qu’il sera disponible tout à l’heure, pas comme le Ferrat de Daniel Pantchenko dont la livraison n’avait pas été assurée au moment de sa conférence d’hier matin !

Première belle surprise de la journée d’hier, Philippe Thomas seul sur scène sous un chapiteau bien chaud (mais on a connu pire, la chaleur est, jusqu’ici, très supportable, c’est un homme du nord qui le dit !). J’ai beaucoup aimé cette heure passée dans son univers, à la fois grave et ouvert, sérieux et léger servi par des textes longs et d’une belle écriture, des musiques variées et un jeu de guitare sans esbroufes et autres samplers, mais sans monotonie. Cet homme-là a une indéniable présence en scène, n’en rajoute pas dans les intervention parlées et laisse de temps en temps la place à une phrase enregistrée de Brassens ou tirée d’actualités anciennes qui introduit à merveille le sujet de la chanson suivante : un spectacle fort bien pensé et fort bien mené. J’ai aussi été accroché par les thèmes véhiculés dans les chansons et leur traitement très personnel : le regard qu’il porte sur la vieillesse et la mort dont il tire la nécessité de vivre encore plus intensément le reste de vie qui s’offre, sur la solitude et la recherche d’une vie sociale dans un nouvel environnement, sur l’étranger et l’immigration, sur la lutte inégale entre vélo et auto, sur la vision un peu étriquée d’un potentiel amant vis-à-vis de l’émancipation d’une femme… Tout cela est dit avec beaucoup de brio, d’humour et de poésie, et j’avoue avoir été sous le charme et n’avoir pas été le seul ! Et quand il chante une petite métaphore poétique sur le ruisseau qui gagne le lac ou la mer et conclue « dommage qu’il n’en soit de même pour les gens », il montre là aussi une autre qualité : la délicatesse. Il termine par une reprise de Renaud : « L’auto-stoppeuse » dans laquelle son interprétation et son sens du rythme font merveille. Séduit, je vous dis, pour toutes sortes de bonnes raisons donc, mais aussi pour une dernière indispensable : l’humanité, la sincérité qui émanent de toute sa personne.

Autre découverte de taille, une personnalité bien tranchée et là encore très séduisante, celle de Marianne Aya Omac… Pas du tout impressionnée par la grande scène, elle prend le temps qu’il faut pour démêler avant de commencer le sac de nœuds entre sa sangle de guitare et le câble de branchement à l’ampli… Et puis elle commence avec cette guitare qu’elle fouettera tout au long de la plupart des chansons, et un appareil de podorythmie (c’est très employé au Québec !) avec lequel elle marque le rythme de ses pieds nus. Et c’est parti pour des chansons longues, et parfois en plusieurs temps musicaux, où les textes exposent et évoquent des dialectiques de conflits intérieurs ou extérieurs et de règlements difficiles de mal-être consubstantiel, sublimés par la musique en mineur et la voix. Car c’est de la voix de Marianne dont il faut parler, une voix puissante, pouvant aller haut dans la gamme, mais conservant toujours ce voile un tout petit peu grave qui lui donne toute sa personnalité, sa capacité à évoquer les écorchures de la vie et donc son pouvoir d’émotion… Et elle en joue à plein quand, après trois chansons en français, elle chante en anglais puis en espagnol et se lance dans des bruits d’instruments musicaux qui lui vaudront – nous dit-elle – le surnom de « Femme-trompette ». La surprise est totale et les applaudissements du public acquis. Le meilleur, selon moi, est pour la fin. Une superbe chanson sur un poème d’une villageoise, Françoise, mettant en scène un soldat de la guerre 14-18 revenu au village après avoir côtoyé l’horreur… la musique et l’accompagnement de guitare en arpèges sont époustouflants de pertinence et de beauté en symétrie avec la dureté du texte… Cette chanson, je la réécouterais bien en boucle. Et puis, en rappel, sur l’air de « La mouche » que le public est invité à chanter, elle monologue tout ce qu’on pourrait penser de sa prestation, comme si elle lisait dans nos esprits à livre ouvert : intelligence, lucidité et autodérision – ce n’est pas donné à tout le monde. Le public de la cour du château est à la fois effondré de rire et abasourdi par tant d’à propos. Et il lui fait un triomphe. Qu’ajouter, sinon que cette femme est absolument superbe, et que la beauté de son sourire est restée gravée dans plus d’une mémoire !
Dois-je mettre un petit bémol à l’enthousiasme qui émane de mon texte précédent ? Allez, je me lance… Ce serait encore plus beau si elle abandonnait le jeu de la voix, aussi sublime soit-elle, pour lui-même, et qu’elle mettait cette voix et cette capacité musicale au service de textes un peu moins spontanés… et en français ! En d’autres termes, la marge de progression possible est énorme… Mais, pour conclure, on a assisté hier soir à un événement sans doute aussi neuf que ce qu’ont entendu les spectateurs de « La Colombe » il y a cinquante ans, quand une certaine Anne Sylvestre a déboulé avec ses chansons et d’un coup a irrigué de limons neufs les terres de la chanson féminine française : c’est à une nouveauté, non pas de même nature, mais de même potentiel, que les spectateurs ont assisté hier avec Marianne Aya Omac.

Allez, on termine cette journée en beauté avec Jofroi qui – c’est bien son tour – a présenté sur la grande scène ses dernières chansons et je dois le dire, elles sont magnifiques. Il les a présentées avec tendresse et brio, et les a chantées avec conviction et beauté. Personnellement j’ai goûté intensément le plaisir de ces chansons tout au long du spectacle, en appréciant tantôt la musique, tantôt la poésie et les rapprochements et habiletés sémantiques, tantôt la profonde humanité, le goût de vie qu’elles transmettent et toujours un joli équilibre entre les indignations et les bonheurs, la voix et les instruments d’accompagnement, la poésie des textes et la musique. Je suppose que les lecteurs de ces quelques lignes connaissent déjà Jofroi, que ce n’est plus une découverte, et qu’il est donc inutile de continuer à paraphraser. Pour ma part, je me promets de réécouter le Cd à tête reposée et de me répéter les chansons dont la richesse ne permet pas de tout appréhender à la première écoute… Une analyse plus fine de ces chansons de Jofroi mettrait en lumière des parentés d’écriture avec sans doute Jean Ferrat, plus sûrement avec Félix Leclerc, voire avec Michel Buhler et quelques autres… Elle ferait apparaître la chanson de parole francophone comme une grande famille, celle qui justement déboule à Barjac tous les ans sous la houlette de… Jofroi.

A demain.

François

Barjac 2011
Journée du lundi 1° Août

Hier encore une belle journée, commencée comme vous savez avec la remise du prix Jacques Douai à une Nathalie Fortin émue qui nous a parlé de son enfance à Baie Comeau sur la rive nord du Saint Laurent, et de son premier contact avec Jacques Douai par la chanson « Tu viens à moi » de Henri Chabrol et Robert Marcy, dont elle nous a lu le texte, et à Gilbert Laffaille qui nous a raconté comment, grâce à Jacques Douai, il avait pu visiter seul le Jardin d’Acclimatation après l’heure de fermeture au public… Petits moments sympathiques et intenses de partage avec le public… Quant au livre sur Marc Chevalier, il n’était pas là ! Décidément !

L’après-midi sous le chapiteau bien chaud, la belle surprise des deux jeunes sœurs Juja Lula… (Juliette et Lucie pour les intimes !). D’abord, deux belles musiciennes qui maîtrisent trois instruments à elles deux : le piano, la trompette et l’accordéon… et deux belles voix aussi bien en solo que fondues. Elles composent la plupart des musiques de leurs chansons, et c’est le papa qui écrit les textes. Ces chansons sont attachantes car elles explorent évidemment les thèmes éternels avec un angle d’attaque nouveau, humoristique, décalé et qui facilite l’accès aux fondamentaux du sujet. La chanson d’entrée est à ce titre exemplaire et pose la question de changer le monde et de revenir aux sources… en utilisant un logiciel ! Bref, qu’elles vous invitent dans leur zone, qu’elles parlent de détailler un nouvel amour sous tous les angles, qu’elles souhaitent par une envolée un break à la solitude, qu’elles trouvent leur bonheur trop étanche (« trop tupperware »), qu’elles veulent le pognon du pépé ou qu’elles se posent sérieusement les questions les plus inutiles qui soient (« les esquimaudes musulmanes s’épilent-elles ? »), c’est toujours un bonheur d’accéder facilement au sens. Et puis elles n’ignorent pas la richesse du répertoire français auquel elles rendent hommage dans un rockcollection à leur façon, ou en interprétant à mi spectacle deux chansons de Colette Magny, inattendues et bienvenues. Quant à l’occupation de l’espace scénique, il est très travaillé, et assez exemplaire, même si l’une des deux était clouée à sa chaise et à son accordéon par une boiterie qu’on espère passagère, et que l’autre compensait par son abattage ! Un vrai spectacle de chansons comme on les aime, et comme on voudrait en voir beaucoup… Juste un petit bémol, même si tous les textes étaient intelligibles, le son était globalement trop fort, ce qui donnait une résonnance désagréable au piano, et une acidité agaçante à l’accordéon… Dommage que ce genre de détail vienne un peu gâter une si belle prestation, à laquelle le public a néanmoins fait un triomphe.

Le soir, Manu Galure sur la grande scène a bien rempli tout l’espace avec ses deux musiciens. Ce jeune artiste, déjà venu à Barjac l’après-midi au cours d’une session précédente, a un sens inné de la scène et du contact avec le public, une sorte d’instinct comme l’avait Gilbert Bécaud me le faisait remarquer avec beaucoup de justesse ma voisine… Et depuis ses premières prestations, il a beaucoup progressé, sachant mieux ménager ses effets et s’arrêtant avant l’excès. Il n’empêche, son sens du contact avec le public et sa facilité à jouer du clavier, ont admirablement servi ses chansons iconoclastes où il décortique la valse, déchoit le dieu disco de son piédestal, suit les loups-garous ou autres vampires et se persuade que les artistes ne meurent jamais. Sans oublier une très belle ballade en piano-voix « Ne déposez-pas vos bijoux » qui montre une autre facette de son immense talent. En bis, il nous offre une déconstruction à la Ray Charles du tube de Chantal Goya « Un lapin a tué un chasseur »… un grand moment de fou-rire pour toute la cour du château. Un triomphe. La relève est assurée, et tant mieux si elle ne se coule pas dans le moule des codes de ses aînés. Je vous fiche mon billet qu’on n’attendra pas longtemps avant de revoir Manu Galure à Barjac sur la grande scène en seconde partie cette fois, et je m’en régale par anticipation.

Seconde partie de la soirée sur la grande scène, la consécration d’Agnès Bihl qui elle aussi avait fait il y a quelques années (je pense sans certitude absolue que c’était en 2005) une première partie et avait beaucoup impressionné. C’était au moment de la sortie de son second disque qui représentait un saut qualitatif important par rapport à son premier. Maintenant, elle en est à son 4° disque, et la progression est encore évidente. Tout est encore mieux. Sa présentation et son jeu de scène beaucoup plus resserrés sur l’essentiel et donc beaucoup mieux lisibles ; l’accompagnement autour de la belle pianiste Dorothée Daniel, dont l’efficacité et la facilité à se couler autour de la voix et des musiques de l’artiste, sont redoutables, très bien soutenue par un contrebassiste et un guitariste qui donnaient de l’assise et assuraient impeccablement la rythmique. Quant au chant et à la diction, même un peu précipitée, sans fausse note ! Le tout au service de textes dont l’écriture a aussi évolué… Moins de jeux et de rapprochements de mots, ceux qui restent sont utiles à l’idée et n’ont plus ce côté décoratif de style. Les thèmes humanistes sont ceux de libération de la femme, de difficulté de l’amour et d’insertion dans une société peu accueillante, parfois même hostile : ils sont traités avec autant de conviction, mais avec plus de souplesse et moins de rentre-dedans sémantique. Et puis Agnès nous avait réservé quelques grand moments : un duo avec Anne Sylvestre sur sa chanson « Non, tu n’as pas de nom » qui s’était inscrite dans la lutte des femmes pour conquérir le droit à l’avortement. C’était très émouvant, comme un passage de témoin entre ces deux femmes de générations différentes mais qui se connaissent et s’estiment et qu’anime un même esprit frondeur vis-à-vis des injustices engendrées par une société inattentive aux hommes et surtout aux femmes. Moment plein de sens et très justement applaudi… Et puis un autre duo avec Manu Galure sur « Les oiseaux de passage » de Jean Richepin, mis en musique par Georges Brassens. On ne les attendait pas là, ni l’un ni l’autre, encore que le texte très anti-bourgeois de Richepin ne déparait pas leur répertoire ! Et cette chanson qu’elle avait déjà chantée en 2005, extrêmement sensible sur l’horreur physique et psychologique de l’inceste (« Touche pas à mon corps ») derrière laquelle elle enchaîne directement sur les droits de l’homme puis sur une autre chanson, considérant à juste titre que des applaudissements sur un tel sujet de souffrance seraient définitivement indécents. On n’en finirait pas de reprendre les moments de ce spectacle d’une densité incroyable qui a subjugué le public… et si ma voisine de chaise – encore elle – qui ne connaissait pas Agnès Bihl avant-hier soir, est représentative de la cour du Château, les gens sont sortis de là avec la conscience aigüe d’avoir participé à une soirée exceptionnelle. Agnès Bihl crève la scène dans la mesure où son discours et son chant se répandent dans les esprits et demeurent encore longtemps après le spectacle… Merci Agnès.

A demain.

François

Barjac 2011
Journée du mardi 2 Août

Hier encore des découvertes sous le chapiteau et sur la grande scène, et là rien à zapper… Alors ça va faire des lignes de chronique en plus ! On commence par Guilam dans le monde duquel il m’a fallu deux ou trois chansons pour entrer… Mais qui s’avère un auteur très attachant qui expose d’une manière fluide et avec beaucoup de talent musical tout ce qui pourrait être abrupt comme interrogations de la vie. Il le fait sans avoir l’air d’y toucher, par petites esquisses, pose plus de questions qu’il n’en résout et en fin de compte explore dans nos neurones des zones où des irrésolutions ont été mises en sommeil… C’est très insidieux, c’est très subtil… et efficace… Comment forcer le hasard, comment repérer que le hasard a été manipulé ? L’imprévu existe-t-il ? Ne serait-on pas mort si tout était écrit ? Le monde n’est-il que vanité ? Transporte-t-on déjà en soi l’être qu’on sera ? Pourquoi vouloir ce que l’on n’a pas ? C’est à partir de quand que l’on sait que l’on s’aime ? A-t-on le temps d’aimer encore quand on n’a plus vingt ans ? Les amoureux que l’on voit avec envie sont-ils vraiment heureux ? Voilà le genre de petits problèmes existentiels que Guilam réveille de sa voix douce, au fil de chansons aux musiques et accompagnements variés, entrecoupées de petites introductions toujours agrémentées d’un humour léger. Et pour finir une reprise d’Anne Sylvestre « Dans la vie en vrai » en forme d’hommage sincère à la grande dame. J’ai passé un très bon moment avec Guilam, et le public lui a fait une belle ovation, amplement méritée à mon sens ! Maintenant, deux petits bémols, car sinon vous ne me reconnaîtriez pas dans cette chronique ! Le premier, c’est que Guilam devrait apprendre à articuler, à projeter sa voix, un peu comme au théâtre. La compréhension de ses textes en serait amplement facilitée. Le second, c’est que je finis par ne plus pouvoir supporter le sketch de mi spectacle soi-disant drôle qui se base sur la mauvaise humeur ou le mauvais esprit supposé d’un ou des musiciens. Tout le monde finit par faire ça, ça devient crispant, surtout parce que c’est complètement à côté de la plaque : ça se veut drôle pour le public alors que ça se fonde sur des prétendues ou réelles relations professionnelles hors-scène, complètement étrangères au public. Si celui-ci rit un peu, c’est surtout des mimiques. Guilam et ses musiciens ont fait ce sketch en deux temps : le premier temps détestable où le musicien soi-disant m’as-tu-vu est agoni… le second temps beaucoup plus subtil où le musicien, voyant le champ libre occupe le devant de la scène et le chanteur vient s’insérer dans son jeu : Là c’était original, et pas désobligeant pour le musicien, au contraire !

Je serai plus bref sur le spectacle de Christiane Courvoisier et Michel Glasko, car c’est un bloc. Un concentré de devoir de mémoire des atrocités et conséquences de la guerre civile espagnole – il y a déjà trois quarts de siècle ! – à travers des chansons (et des poèmes) qui ont soit soutenu les combattants, soit fait connaître cette guerre, soit permis aux réfugiés et aux victimes de garder le moral et le souvenir, soit permis de ne pas oublier l’horreur (« Franco, la muerte » de Léo Ferré). Toutes ces chansons étaient introduites par un texte très fort dit avec vigueur par la chanteuse et chantées avec l’âme et la puissance que le sujet et la langue espagnole permettent, l’émotion étant à la hauteur du drame. L’accompagnement à l’accordéon de Michel Glasko était, comme d’habitude avec cet accordéoniste, parfaitement adapté aux chansons et aux poèmes. Ce fut une heure un peu entre parenthèses dans ce festival, autre chose qu’un spectacle de chansons, une sorte de « Guernica » de Picasso devant laquelle on s’arrête un peu plus longtemps lorsqu’on visite un musée. J’ajouterai deux petits bémols qui n’enlèvent rien au travail et au mérite des deux artistes, exemplaires à tous égards. D’abord, l’accompagnement exclusif à l’accordéon est-il pertinent avec un tel sujet ? Un guitariste espagnol n’aurait-il pas été bienvenu pour varier l’ambiance et l’accompagnement musical ? Ensuite, les moyens modernes permettent maintenant des projections sur écran… Ne serait-il pas utile, pour augmenter l’accessibilité du spectacle au plus grand nombre de gens non hispanophones, de projeter comme des sous-titres, les traductions en français des chansons en espagnol au fur et à mesure qu’elles se déroulent ? Cela permettrait sans doute au public plein de bonne volonté, mais un peu dérouté par tant de langue étrangère, d’adhérer mieux au spectacle…

Le soir fut grandiose. D’abord, sur la grande scène a déboulé Evelyne Gallet. Waouf. Une vraie tornade à la chevelure flamboyante qui nous prend d’entrée avec un hymne à l’infidélité et à ses plaisirs, et nous donne en passant des nouvelles des besoins de son clitoris… La salle était écroulée de rire, et je peux vous dire qu’Anne Sylvestre, assise à deux sièges de moi s’amusait bien. Et ça continue par une charge sur le président (c’est de toutes façons très à la mode, et ça a bien fait rire aussi), puis sur les dépressifs et enfin sur les « Parcs à vieux »… Tout cela agrémenté de détails croustillants : les spectateurs n’arrêtent pas de rigoler au détour des vers… Mais ce n’est pas de la gaudriole à bon compte, ça va plus loin, le propos contient en creux une véritable interrogation sur des sujets aussi graves que la déprime ou la vieillesse… Et à la cinquième chanson, le ton bascule effectivement, et une jolie ballade sur la jeune et naïve amoureuse à son premier émoi donne à la chanteuse une dimension nouvelle, celle de l’émotion. Et si les chansons suivantes (sur le prince charmant qui n’arrive pas, sur les nanas un peu dodues) gardent un côté croquignolet, c’est avec un nouveau regard sur la chanteuse qu’on les écoute et les reçoit. Elle terminera par une très émouvante chanson sur la mémé qui n’a réussi à se faire reconnaître qu’en faisant des confitures… Très belle artiste, Evelyne Gallet, à la fois drôle, iconoclaste et sensible… Après Agnès Bihl hier, la relève est décidément assurée. Ah ! une dernière précision : un grand nombre de chansons chantées par Evelyne Gallet sont signées Patrick Font !

En seconde partie, c’est Gérard Morel et toute sa clique qui envahissait la grande scène, avec décors et matériel. Ca commençait très doucement, par Gérard seul avec sa guitare qui donnait une nouvelle chanson sur les paroles en écho aux « chansons de parole ». Et puis la clique déboulait pour un spectacle qui n’allait pas cesser de rebondir de chanson en chanson et de plaisanterie en plaisanterie. Ah, visiblement, ils étaient heureux d’être là, de jouer autour de Gérard de tous les instruments dont ils étaient capables, de la cornemuse au banc-piano ou du cor d’harmonie à la scie égoïne et j’en passe… et ceci dans un ballet parfaitement huilé et prémédité où chacun savait ce qu’il avait à faire. Alors on a eu droit à d’anciennes chansons qui font toujours mouche surtout quand elles subissent un changement d’emballage sonore qui leur donne une seconde jeunesse (Natacha, Les incontournables Goûts d’Olga, la java de Claire et Clément (qui rime avec emmerdements), la grasse matinée crapuleuse qui vous passe la corde au cou, la reine de cœur) et puis plein de nouvelles toujours aussi pleines de trouvailles sémantiques, de chocs entre les sens des mots et des homonymes, d’allusions… diverses, qui font sourire ou même carrément rire. (J’ai pas fait khagne, le nu te va si bien, lady tachycardie, ode à la cornemuse et bien d’autres encore.) A mi-spectacle, une petite pose pour un cadeau, la chanson « Les pâquerettes » de Roger Riffard chantée en duo avec Anne Sylvestre venue le rejoindre sur scène pour l’occasion. C’est là encore un vrai passage de témoin : de Riffard (mort en 1981 le même jour que Brassens, il faut le rappeler) à Morel, il y a plus qu’une parenté, et Anne Sylvestre peut en témoigner, elle qui a bien connu Roger Riffard au « Cheval d’Or » et dans d’autres cabarets de la rive gauche, et qui avait déjà il y a au moins une quinzaine d’années, alors que personne ne parlait plus de Roger Riffard, introduit dans son spectacle à la potinière une chanson de Riffard « La margelle ». On ne peut hélas rendre parfaitement compte de cet enchantement, de ce jaillissement continu que constitue ce spectacle de Gérard Morel et toute la clique qui l’accompagne. Ils ont conclu sur un « cantique en toque » qui a achevé de dérider le public et on présume que la suite n’a pas été arrosée au Saint-Yorre. Mes voisines, toujours elles, ardéchoises qui ne connaissaient pas Gérard Morel (ça existe encore – elles avaient pris leurs billets en pensant que ce serait François Morel !) sont reparties avec des étoiles dans les yeux et un sourire continu, ce qui est le plus bel éloge que l’on puisse faire au spectacle. Je vérifierai ce soir si elles l’ont toujours !

Mais le meilleur est à venir… Sont-ce les effets conjugués et cumulés de Manu Galure, Agnès Bihl, Evelyne Gallet et Gérard Morel qui ont fait frémir Barjac au point d’en affecter la dynamique géologique ? Toujours est-il que le sol a tremblé de bonheur vers 3 heures 30 du matin, une secousse de 4,2 (ou 4,5 selon les sources) sur l’échelle de Richter dont l’épicentre se trouvait à Barjac ou quasiment et que tous les festivaliers – sauf ceux qui faisaient la fête avec Gérard Morel - et autres habitants et touristes ont ressenti ou entendu. Ça ne s’invente pas !

A demain.

François

Barjac 2011
Journée du mercredi 3 Août

C’est déjà la dernière chronique que j’écris à Barjac… Demain matin je décolle et je ferai celle du dernier jour dans le train… Alors hier sous le chapiteau, on commence par d’extraordinaires retrouvailles avec la merveilleuse Céline Caussimon. Je n’ai pas de honte à le dire, je suis sous le charme de cette femme au corps de liane qu’elle tord dans tous les sens, aux longs bras si mobiles, aux mains si expressives, aux cheveux noirs définitivement rebelles dans leur chignon, au visage si beau lorsqu’elle chante et au sourire qui se transforme en grimace dès que les applaudissements commencent… ce qui est la caractéristique des angoissés morts de trac qui ne savent plus comment se comporter devant le public en dehors des séquences préparées (elle me fait penser en cela à Véronique Rivière !), et ce qui la rend si humaine, si proche d’un spectateur qui pourrait se sentir éloigné par tant de travail et de beauté d’interprétation. Car Céline Caussimon est autant comédienne (on peut la voir dans des petits rôles à la télé) qu’auteure-compositrice-interprète. Ses chansons et ses mises en scènes sont très variées, tant dans les thèmes que dans leurs styles d’écriture et leurs musiques… et il faut souligner ici le travail irréprochable de son accordéoniste Thierry Bretonnet qui habille chaque chanson avec beaucoup de doigté, de tendresse et de justesse de ton. Parfait. Celles et ceux qui ont besoin d’un accordéoniste, n’oubliez pas ce nom-là ! Et comme l’accordéon n’est pas mon instrument préféré, ce n’est pas souvent que je suis louangeur pour les accordéonistes, mais j’observe que, dans ces chroniques, c’est le second dont je souligne la perfection. Décidément, Barjac cette année me fait changer d’avis sur bien des choses, et c’est tant mieux ! Donc l’univers de Céline Caussimon est, on s’en serait douté, celui d’une femme libre, indépendante et qui, comme Agnès Bihl, mais à sa façon, chante les stupidités et les entraves qui sont faites à cette émancipation complète des femmes encadrées dans le moule de la ménagère de moins de cinquante ans, qu’elle veut remettre, comme d’ailleurs tout le monde, dans le sens de la marche, dans le bon sens ! Elle fustige l’immobilisme (Installez-vous, ça va durer !), les croyances farfelues (Quand Shiva viendra, que lui dirons-nous ?), la vidange du cerveau des femmes - jusqu’à pouvoir en vendre « du temps de cerveau disponible à Coca-Cola » comme le disait Patrick Le Lay - après l’avoir transformé en « occiput de luxe » (celle-là, il fallait la faire !)… et puis les conditionnements quels qu’ils soient dont elle montre en les prolongeant à quel point ils sont ridicules (« Je fais l’amour bio »). Elle a aussi des chansons très fortes sur les expulsés ou sur la charité internationale qui est une belle hypocrisie. Enfin, elle est tendre et très attachante dans de belles chansons d’amour et surtout dans une chanson d’Idir traduite du berbère « Vent du soir » qui m’a ému aux larmes. Superbe Céline Caussimon, elle m’a fait passer une heure de félicité que je ne suis pas prêt d’oublier. Le public a suivi, à telle enseigne que les quelques disques qu’elle avait apportés (ah, ces gens qui manquent de confiance en eux !!!) ont été épuisés en deux temps et que trois mouvements plus tard, il y avait un grand nombre d’acheteurs potentiels frustrés !

La soirée sur la grande scène commençait par Frasiak qui m’a fait une belle impression. On me l’avait présenté comme bavard, un peu incontrôlable sur scène, et Fred m’avait dit sa crainte devant le public de Barjac. Visiblement, il avait été briefé, et il a été impeccable. Ses chansons, bien accompagnées par un pianiste italien et par les guitares, sont belles et attachantes, directement intelligibles et d’une écriture simple mais avec des trouvailles et des jolies formules. C’est aussi ce qu’il chante qui rend le personnage attachant. Il parle de son enfance de fils d’émigré polonais fuyant la Pologne communiste en 1958, de sa ville Bar-le-Duc dans laquelle il a ses attaches, même si le chômage y est endémique (Mr Boulot), de sa mère qui lui disait de se taire. Il parle aussi du monde moderne et des évolutions vertigineuses qui s’y sont produites (T’étais pas né), du besoin de se parler pour continuer à vivre dans ce monde, et de la fuite du temps, de la vie qui court (c’est quoi ce boucan). Il nous a aussi chanté une chanson très poignante (qui n’est pas dans son album) sur les dizaines de femmes mexicaines retrouvées assassinées aux alentours de cette ville dont je ne saurais citer le nom en espagnol, mais surnommée « la cité des mortes », victimes des trafiquants de drogues et de produits extrêmes en tous genres… Enfin, il n’a pu que plaire au public de Barjac en chantant « Vingt ans » de Léo Ferré et une fort belle chanson d’hommage à François Béranger dans laquelle on reconnaît au passage un très grand nombre de titres. Belle première partie.

Derrière lui, Jean-Michel Piton… Je ne saurais que très imparfaitement décrire ce spectacle… On a l’impression d’avoir visité une cathédrale, d’en sortir émerveillé par ses dimensions et proportions et de s’apercevoir aussitôt qu’on a manqué la moitié des choses à admirer, les statues dans ce coin-là, le retable de cette chapelle et les arcades de cette porte-là… C’est ça, Jean-Michel Piton, c’est une sorte d’architecture de la langue dont on s’imprègne des grandes lignes, de leur beauté, de leur élan, de leur majesté, et dont on se rend compte qu’il y a encore plein de choses à découvrir dans les intervalles et dans les subtilités, là où réside aussi sa poésie. La seconde impression, c’est d’être en présence d’une écriture, d’une puissance et d’un style qui rappellent ceux de Léo Ferré, tant dans la structure des chansons que dans leurs musiques, au moins pour certaines. Qui peut affirmer que le « C’est beau » de Jean-Michel Piton ne lui a pas immédiatement rappelé le « C’est extra » de Léo Ferré ? En tous cas, il aime l’exercice de style qui consiste à se couler dans les cadres porteurs d’une forme d’écriture déjà employée pour en utiliser ou en détourner les caractéristiques et faire dans cette lignée un texte personnel. La tirade des ventres en est le parfait exemple, et pour l’humour, il s’y ajoute une part non négligeable d’autodérision ou de conjuration. La troisième impression, c’est d’avoir en face de soi un homme heureux, gourmand de la vie et des bonheurs immédiats, renaissant d’un long passage à vide et se ré enracinant avec gourmandise (Je m’régale) dans son terreau d’écriture. Heureux, mais enragé en diable quand il parle des horreurs de la guerre (« Est-ce qu’ils t’avaient raconté ça ceux qui t’ont fait petit soldat » – de mémoire !), lucide quand il parle du souvenir (« Au jardin du souvenir » ou « longtemps après que tu sois passée, le rideau de perles bouge encore » - toujours de mémoire !), amical quand il évoque Bernard Dimey (Rue Lepic, Les mômes de Syracuse) avec lequel il se sent une évidente connivence, humoristique quand il se fait lui aussi son petit résumé de la chanson française en citant ses prédécesseurs (Georges Brassens, Anne Sylvestre et quelques autres), zoologiste lorsqu’il fait un tour d’étang essoufflant et surtout tendre lorsqu’il évoque la petite au bord de l’eau d’une plage de Vendée ou surtout « La gosse ». Qu’ajouter de plus, sinon qu’après la tornade que constitue son concert, Jean-Michel Piton est à réécouter calmement dans le fauteuil, avec le livret – comme il le dit lui-même - pour que chacun puisse, à son propre rythme, se laisser envoûter par sa poésie et son lyrisme. Inutile de dire que la cour du Château lui a réservé l’ovation majeure et que c’est avec des larmes de bonheur qu’il a quitté la scène.

Je pensais aller au moins une fois la nuit sous le chapiteau, c’est raté. Je ne me sens pas de taille à rentrer à l’heure où les gens se lèvent et à me contenter d’un temps de sommeil insuffisant. Cette chronique en pâtirait sûrement, et je suis sûr de concevoir rapidement des migraines qui me gâteraient les spectacles de la journée, ceux qui ont lieu à des heures civilisées, et à l’occasion desquels on fait les rencontres humaines les plus amicales. Je regrette beaucoup de perdre cet aspect du festival où il se passe paraît-il de belles choses et où on fait certainement de belles découvertes. Ça et ce qui se passe à la salle Regain à 11 heures du matin, j’y ai renoncé. Je l’ai déjà réclamé sur la liste les années précédentes : quelqu’un pourrait-il, pour le bonheur de tous, assurer des comptes-rendus de ces parts-là du festival, ce qui donnerait de l’exhaustivité à la narration de Barjac.

Autre chose dont j’avais déjà parlé. J’ai évoqué mon manque de plaisir à écrire et ensuite à assumer des choses négatives sur les fiascos du festival, - il y en a toujours - et j’ai donc décidé de n’écrire que sur ce qui m’inspirait des comptes-rendus positifs. Ceux qui ont à côté d’eux la programmation peuvent s’apercevoir qu’il y a des spectacles dont je n’ai pas dit un mot : j’ai renoncé à écrire dessus, soit parce que la médiocrité que je leur ai trouvée n’aurait inspiré que des commentaires défavorables, soit parce que le spectacle est passé complètement à côté des critères de perception qui sont les miens et que je ne trouve absolument pas ce que je pourrais écrire dessus. D’autres que moi peuvent les avoir appréciés, trouver qu’ils méritent d’être chroniqués dans cette liste, et le faire pour « boucher les trous ».

Enfin, une dernière contrition, il n’y a pas de honte à reconnaître ses torts. J’avais dit sur la liste que la programmation de ce festival ne me disait pas grand-chose, que j’y allais avec la méfiance que pouvait m’inspirer la médiocre cuvée de 2010. Je pense que mes chroniques et les enthousiasmes qu’elles contiennent montrent que je m’étais trompé et que je suis le premier à m’en rendre compte. De l’avis général – et je ne pense pas que la dernière journée puisse démentir cette perception – le festival 2011 est un excellent cru, bien plus performant que celui de 2010. Tant mieux !

Voilà, à demain dernier compte-rendu.

François

Barjac 2011
Journée du jeudi 4 Août

Dernière chronique, dans la salle d’attente d’Avignon. Donc hier midi, pot luxueux offert par la délégation du Québec en présence du délégué lui-même, une sorte d’ambassadeur du Québec en France. Un homme très ouvert et très simple, j’ai eu l’occasion d’échanger quelques mots avec lui, il est très conscient de l’importance et de la force de la chanson au Québec : dans ce pays de moins de 8 millions d’habitants grand comme 6 fois la France, le nombre d’artistes qui arrivent à vivre de la chanson est impressionnant, parce que là bas, la chanson est un mode d’expression, de convivialité et de lien communautaire. Il nous a d’ailleurs évoqué dans son allocution Richard Desjardins et Pierre Lapointe : l’aîné et la relève qui sera paraît-il programmée à Barjac en 2012 : belle perspective.

Je ne retiendrai de cette journée que le côté québécois qui a commencé l’après-midi sous le chapiteau avec un « madeleinot », Claude Cormier. Je vous préviens, je ne serai absolument pas objectif, mon appréciation ne sera pas seulement dictée par des critères de qualité de spectacle et de chansons, mais par le souvenir d’une ambiance, unique au monde, celle de ces petites Iles de la Madeleine, au large de l’embouchure du Saint-Laurent et qui ont un charme unique et des habitants accueillants. J’y suis allé passer quelques jours en septembre 2007 en compagnie d’amis québécois, ce furent de jours inoubliables. Claude Cormier apporte avec lui les ambiances et la pratique de la chanson dans ces îles, et c’était pour moi une nostalgie formidable. Des chansons décontractées, entre lesquelles on prend le temps de discuter, d’accorder la guitare que la chaleur ne ménage pas… La simplicité de l’écriture, de la musique et de l’accompagnement guitare font écho à la simplicité du partage que permet la chanson entre les habitants et ça engendre la sympathie, voire l’amitié. Les chansons sont donc des chansons d’amour, bien sûr, c’est universel, et elles sont belles (« ce soir je ne dormirai plus, tu es si belle dans ton sommeil ») ! mais aussi des chansons du pays avec l’accent, de son chemin du Cap Rouge, des habitants des Iles qui ont le mal du pays quand ils s’en vont en voyage, même s’ils en profitent parfois pour faire toutes sortes de bringues, de l’histoire du pays qui a contribué à sa mesure à donner des soldats sur les côtes normandes en 1945, lesquels en sont revenus broyés d’horreur, et enfin et surtout des chansons qui veulent se battre contre les projets de forage pétroliers à proximité de leurs côtes qui anéantiraient les sources de revenus des madeleinots : la pêche et le tourisme ! Claude Cormier fait une tournée de quelques mois en France, ne le manquez pas s’il passe près de chez vous : ambiance conviviale et exotisme garantis.

Le soir on aurait au moins attendu une chanson de Claude Léveillée disparu il y a quelques semaines et qui était au Québec une figure au moins aussi importante que Charlebois ou Desjardin. Cela aurait permis sans doute à la moitié de la cour de se rappeler de Claude Léveillée et d’apprendre sa mort, comme cela avait été le cas quelques soirs plus tôt pour le belge Paul Louka. Au lieu de cela nous avons eu une chanson pas très bien écrite d’un autre canadien Sylvain Lelièvre, chanson qui, à mon avis, ne méritait pas cet honneur ! Bon ce sera ma seule ligne acide de cette chronique !

Et que dire du spectacle de Richard Desjardins seul avec sa guitare pendant une heure et demie ? C’est la seconde fois que je le voyais et je suis resté sous l’emprise du talent et de la présence de cet artiste, en étant toutefois assez incapable de dire pourquoi. Sa voix extraordinaire et son visage encadré de cheveux gris n’y sont pas pour rien, bien sûr, mais aussi son discours, qu’il soit parlé ou chanté, qu’il soit intégralement compréhensible ou truffé d’expressions québécoises que je ne comprends pas immédiatement, tout me transporte dans une sorte de monde de poésie d’où l’on retombe dans le réel lorsqu’il évoque son pays l’Abitibi avec ses chantiers et ses mines, son labeur et sa souffrance, ses autochtones et ses étendues. « Je sens ce vent de terre ». Il y a une dimension universelle et planétaire dans les chansons de Richard Desjardins, enracinées dans le réel et voguant dans une poésie qui contient en elle-même ses interrogations sur le présent et l’avenir, voire quelquefois ses angoisses ou ses désillusions… « Nous les derniers humains de la Terre ». Il y avait eu « Lomer », forte chanson s’il en est, en entrée de spectacle, il y aura quelques succès en fin de spectacle, dont le classique « Quand j’aime une fois, j’aime pour toujours » qui conclura une heure et demie de bonheur, de poésie, d’humour et de grandeur ! Richard Desjardins a la force, la puissance, l’indignation et la dimension poétique d’un Léo Ferré québécois : il tourne encore avec ce spectacle en solo avec guitare pour pouvoir aller dans tous les lieux, il ne faut pas manquer ça.

Et c’est sur cette fabuleuse impression que se termine pour moi cette belle édition du festival, très réussie aux dires de tous ! …et ces chroniques !

Je remercie tous ceux qui sont venus m’encourager à continuer ces chroniques. Ça fait toujours plaisir d’avoir des retours et de connaître en vrai ceux qui vous lisent. Je m’aperçois alors que je suis plus connu que je ne connais, et je dois m’excuser de ne pas retenir tous les noms des gens qui se présentent, ma mémoire immédiate, celle que l’on perd le plus vite, n’a plus vingt ans ! Donc, pardon par avance à ceux que je rencontre et dont j’ai oublié le nom à ce moment-là… Et puis, désolé aussi pour tous ceux à qui je n’ai pas dit au revoir dans l’agitation du dernier jour, ce n’est pas l’intention qui manquait. De toutes façons, pour un certain nombre au moins, à l’année prochaine si les vicissitudes de la vie ne nous retiennent pas sur d’autres fronts !

Je suis rentré en dévorant le « Brassens » de Jacques Vassal acheté sur place à l’intéressé. Passionnant.

A toutes et tous, mes amitiés.

Et vous pouvez me retrouver toute l’année sur Radio Scarpe Sensée dans l’émission hebdomadaire D’autres chansons… Déjà en boîte pour septembre, une spéciale Claude Léveillée, et trois spéciales Brassens interprète confronté aux versions originales ! Et aussi dans le bimestriel Vinyl, à soutenir car la presse-chanson va en s’amenuisant.

François

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