Chroniques "Poil à Gratter", émission "La Puce à l'Oreille" spéciale Faites de la Chanson 2009, sur Radio Scarpe Sensée 94.1,

par François, émission "D'autres chansons"
sur Radio Scarpe Sensée


1. Conte animalier : le Buccin et le Pagure

Me voici donc désigné comme le chroniqueur Poil à Gratter... Je n'ai pas beaucoup l'habitude de cette fonction. Tous ceux qui écoutent l'émission D'autres Chansons que je réalise sur Radio-Scarpe-Sensée savent que je passe l'essentiel de mon temps à faire écouter des chansons qui me ravissent et à dire en quoi elles me paraissent intéressantes. Nul n'est contraint de partager mon point de vue !

Il n'est un secret pour personne que je n'aime pas le spectacle que vous avez vu en soirée d'ouverture, et que j'ai soigneusement évité : une fois en 2008 m'a suffi ! Je dois être extrêmement minoritaire, et, comme vous ne seriez pas disposés à écouter mes raisons, je ne vais pas me lancer à vous en parler... Quoique ?

Je vous convie à une petite histoire que chacun pourra vérifier dans tous les manuels de zoologie... C'est une histoire d'animaux, et comme toujours dans ces histoires, on donnera des prénoms pour mieux les identifier...

On est en mer, dans la zone du plateau continental où se concentre la vie. Je vous présente un premier animal : le Buccin. Sa chair est appréciée par les connaisseurs pour ses subtilités et par tous les autres pour sa texture un peu coriace : on le mange sous le nom de Conteux ! De son vivant, c'est un mollusque noble, pas comme les Moules ou même les Huîtres un mangeur de particules de décomposition en suspension dans l'eau. Non ! le Buccin est un prédateur, carnivore. Il est diablement équipé : une langue en râpe à bois et une salive de vitriol avec lesquelles il perfore d'un trou la coquille de sa proie. Puis il en liquéfie la chair et l'aspire. Il est à la fois craint par les Moules (et les mytiliculteurs) et reconnu par toutes les espèces comme le roi de cette petite jungle. C'est un animal avec une personnalité complexe et attachante qu'il cache dans une jolie coquille en colimaçon qu'il édifie toute sa vie autour de lui à son image.
Ce soir on dira que sa coquille, c'est comme les chansons d'un chanteur, à la fois son exposition publique, le signe de son originalité tourmentée, et sa protection. Ce Buccin, on va le prénommer Jacques.
Et puis notre Buccin meurt jeune de maladie... Son corps disparaît mais la coquille de Jacques demeure, comme après la mort, demeurent les chansons de l'artiste...

Je vous présente un autre animal : un petit crustacé charognard, le Pagure. Celui-là devrait s'édifier une carapace solide qui le mette, comme ses cousins Crabes, à l'abri des prédateurs. Mais malgré tous ses efforts, il n'y parvient pas, il garde un abdomen mou qui fait la convoitise des Calmars et des Poissons du secteur. C'est comme un chanteur qui n'arriverait pas à se créer un répertoire de chansons à son image. Il est vulnérable un max ! Ce Pagure, les livres le nomment Bernard, parfois même Bernard L'Ermite. Je vous propose de l'appeler Laurent.
Alors ce Pagure dans la mouise, qui a bien du mal à se nourrir, a une idée de génie. Il va cacher son abdomen mou dans la coquille d'un Buccin mort, par exemple la coquille de Jacques. On entend dire qu'il "revisite" Jacques le disparu. Waouff ! quel bonheur ! le voilà non seulement protégé, mais en plus, il fait bouger la coquille de Jacques, il l'anime de l'intérieur, et la fait davantage se remuer que du vivant de Jacques, il usurpe l'identité et l'originalité de Jacques en en utilisant la protection ! Tous les autres animaux sont éperdus de respect car ils s'imaginent que Jacques le Buccin, qu'ils respectaient tant, est revenu.
Alors c'est bombance, le Pagure peut sans crainte d'être dévoré boulotter ses cadavres en toute tranquillité.
Seulement voilà ! à force d'agapes, notre Pagure grossit, et la coquille de Jacques n'est plus assez grande... Il va devoir la quitter, pour rechercher une autre coquille plus grande dans laquelle il pourra abriter son abdomen en croissance. Sans protection, il redevient alors très vulnérable, et avant de trouver une autre coquille de taille convenable, il a toutes chances de servir de déjeuner à un Calmar passant par là !

Et que restera-t-il ? de Laurent le Pagure, rien : il n'a jamais su se construire la carapace de chansons qui lui survivraient. Mais la belle et solide coquille de Jacques le Buccin est toujours-là, et ses chansons sont disponibles pour des générations.

Bonne soirée.

2. Le droit de ne pas aimer.

Une chronique qui gratte a-t-elle ici une justification ? J'ai cessé de me poser la question en papouillant mon chat. Il adore qu'on le caresse dans le sens du poil, et qu'on le fasse souvent et plusieurs fois en suivant. Brave chat ! Mais il y a une chose qu'il aime aussi par dessus tout, c'est qu'on le gratte sous le menton, derrière l'oreille ou encore à l'extrémité du dos : il en redemande. Pour l'équilibre du bonheur, le grattage est donc le complément indispensable des caresses. Et donc, pour un bénéfice maximum, il faut manier l'un et l'autre. Et comme autour de cette table tout le monde caresse et personne ne gratte là où ça démange, je me dévoue pour le bien public.

N'arrivant pas à trouver un slogan simple pour ces Faites de la Chanson 2009, je me rabats sur celui de l'année dernière, et je ne vois pas pourquoi il ne serait pas encore applicable cette année : la programmation des Faites de la Chanson obéit certainement à une rigueur qui inclut une continuité d'une année à l'autre. Ce slogan, c'était "osez, osez chanter, osez découvrir, osez venir faire connaissance avec l'univers d'un artiste que vous ne connaissiez pas avant." L'année dernière c'était applicable quasiment à chaque spectacle et tous ceux qui, comme moi se sont laissés entraîner par ce slogan ont fait de bien belles découvertes au premier rang desquelles je place Rémo Gary, Anne Baquet et Presque Oui. Le corollaire de ce slogan, c'est que la découverte n'est pas obligatoirement adhésion, on peut découvrir et ne pas aimer, faire connaissance et détester, mais c'est la part d'impondérable de la démarche. On n'est jamais obligé d'aimer un spectacle, et je ne supporte pas qu'on me dise d'entrée que je dois aimer. Je dois être ouvert, être curieux, être disponible à ce que l'on me présente, je dois oser selon le slogan. Si après j'aime, j'adore, tant mieux évidemment ! Sinon, tant pis, je suis quand même content d'avoir été curieux. Jusque là, c'était le sens du poil !

Maintenant, je gratte une dérive de ce genre de festivals engendrée par l'ébullition qui y règne. D'abord, on vous fait des explications de texte à l'entrée des spectacles, et on vous explique que vous allez voir ce que vous allez voir... Oui, bon, ça va ! On est assez grands pour découvrir par nous-mêmes. En fait, d'explication sur le spectacle, c'est le programmateur qui tente de justifier son choix et il trouvera toujours toutes sortes de bonnes raisons officielles et vous taira les autres.
Ensuite, après les spectacles, on vous demande tout de suite votre avis. Moi, il me faut du temps pour assimiler un spectacle, pour en comprendre les mécanismes et les fondements, pour savoir si j'ai ri ou pleuré pour de bonnes raisons, et en fin de compte pour me construire un avis sur ce spectacle. Donc, de grâce, respectons le temps de la réflexion.
Enfin, si vous avez aimé, alors vous êtes tranquilles : on ne vous demande rien de plus ! le directeur est content que vous avalisiez son choix, et l'artiste est content car tout artiste veut être aimé coûte que coûte, c'est consubstantiel. On ne vous demande pas comment, on vous demande d'aimer, point final, ça suffit, surtout n'ajoutez rien de plus ! Mais si vous n'avez pas aimé, alors-là, quelle affaire ! Que dites-vous là ! On vous marginalise tout de suite, on vous culpabilise, on vous fait comprendre que vous êtes ultra-minoritaire. Et surtout on vous somme sans ménagement de vous expliquer : Ah vous n'avez pas aimé, vous ne vous en tirerez pas comme ça, vous allez me détailler vos raisons ! Eh bien non... je ne vois pas au nom de quoi je devrais me justifier. Je n'ai pas aimé, voilà... La belle affaire ! Mais alors vous allez en dire du mal ? Je dirai éventuellement ce que je pense ! Mais il y a suffisamment à dire pour décrire le beau et il est fort probable que je n'en dirai rien !

Alors, assez de paranoïa... Laissons les spectateurs apprécier par eux-mêmes et selon leurs propres sensibilités et leurs propres critères intellectuels ou moraux. Et acceptons les différences, acceptons qu'elles s'expriment, l'unanimité des avis me les rend toujours suspects !

Bonne soirée.

3. J'aime les amateurs

En quoi peut on être Poil à Gratter avec les amateurs ? En disant que certains ne chantent pas juste et en mesure... que d'autres envoient des postillons... que certains ne savent pas se mettre à bonne distance du micro... que d'autres ne savent pas leurs textes sur le rasoir et doivent avoir recours à l'anti-sèche... que certains ne savent pas se tenir, ils sont là plantés comme des piquets sans gestuelle, ou toujours les mêmes gestes à répétition... ou qu'au contraire d'autres en rajoutent et en font trop... Bref que des poncifs entendus mille fois... que d'ailleurs on pourrait aussi parfois adresser aux professionnels qui ne sont pas sur tous ces points sans reproche, à défaut d'être sans peurs : on en a bien vus tout récemment qui avaient besoin de leur texte ou qui cabotinaient et en faisaient des tonnes d'un goût douteux sur des chansons dont le texte seul se suffisait à lui-même !

Toutes ces difficultés, au cours des stages doivent théoriquement trouver des solutions et permettre d'améliorer les présentations : il y a, aux Faites de la Chanson des "professionnels de l'amateur" qui sont payés pour ça, pour gommer autant que faire se peut les plus gros défauts des amateurs, pour rendre leur prestation présentable. Alors François, laisse agir tranquillement ceux qui savent et ne parle pas de ce que tu ne connais pas.
Oui, mais je vais retourner un peu en amont des Faites de la Chanson, et observer au cours de l'année les amateurs qui, morts de trac, s'éclatent quand même à venir chanter sur une scène une ou deux chansons. Ils en retirent tellement de satisfaction qu'ils payent même pour avoir leur place dans le spectacle. C'est ce plaisir-là qui m'intéresse, cette relation d'amour que la personne va vivre avec une chanson, au point qu'elle ait envie de la défendre sur scène, pour partager avec les autres le bonheur qu'elle lui apporte. Et alors, peu importe qu'il y ait quelques fausses notes ou besoin du papier pour pallier aux aléas du trac : l'essentiel est que le courant passe entre ces trois pôles que sont l'auditeur, le chanteur et la chanson. Evidemment, il ne va pas passer à chaque fois, car l'auditeur n'est pas réceptif à toutes les chansons de la même façon et au même moment. Mais ça passe souvent ! Une émotion intense surgit grâce à cet amour que le chanteur amateur a conçu pour la chanson qu'il a choisie : pour ses qualités et trouvailles de texte et de musique, pour l'histoire racontée ou le personnage décrit, pour le sens profond que la chanson véhicule pour lui. Et dans ces instants-là, on touche aux racines de la valeur de communication de la chanson, valeur qui lui donne un rang d'art populaire, accessible au plus grand nombre. Un art qui sait exprimer tout ce qui fait la vie, des bonheurs de l'enfance aux larmes du deuil en passant par les amours, les joies ou les difficultés, les sentiments et les idées. Dans ces instants-là, je sais pourquoi j'aime la chanson et je sais pourquoi j'ai envie de la promouvoir avec sérieux. Et je sais aussi pourquoi j'aime être témoin du chant amateur.

Alors aux Faites de la Chanson, on est au delà de ça, on est au niveau du présentable et il faut gommer les gros défauts dont je parlais en commençant. On s'affaire autour des amateurs comme des mères poules autour de leurs poussins. On impose le choix des auteurs. C'est sans doute mieux léché, mais je ne suis pas sûr qu'on atteigne ce niveau là de communication d'émotions... Pour illustrer mon propos, une petite anecdote... A un cabaret d'amateurs, j'écoutais Marie-Hélène chanter très sobrement mais avec beaucoup de conviction un chanson de Guy Béart et Marcel Aymé, La Chabraque. Par son interprétation, je redécouvrais la chanson, les subtilités du texte, la pertinence de la musique, c'était magnifique. Et puis, à la fin, après les applaudissements, Marie-Hélène prend son courage à deux mains et avoue qu'elle a passé un couplet utile au déroulement du propos, et elle récite ce couplet manquant pour que le spectateur puisse avoir la perception totale du sens de la chanson. Extraordinaire moment d'émotion au cours duquel la chanteuse, tellement soucieuse de faire partager son bonheur avec cette chanson, qu'elle donne au spectateur les pièces manquantes à la construction du sens. Merci Marie-Hélène !

De tels moment d'intensité sont tout simplement inenvisageables aux premières parties des spectacles des Faites de la Chanson. Ce n'est plus l'endroit diront les "professionnels de l'amateur". C'est bien possible. Mais, moi, je voulais rendre hommage à cette sincérité des amateurs, et encourager tous ceux qui sont sensibles à cet aspect des choses, soit à pratiquer le chant amateur, soit, comme moi, à en être témoin comme spectateur tout au long de l'année.

Bonne soirée.

4. Roses et Gratte-Culs

L'intitulé de cette chronique Poil à Gratter, comme me l'a stipulé Hervé, m'oblige à me rappeler ce que sont les poils à gratter... Eh bien, ces poils urticants, qui provoquent des démangeaisons lorsqu'on les introduit dans les sous-vêtements, proviennent du Cynorrhodon, le fruit du Rosier. Oui, vous vous rendez-compte, du Rosier ! Voilà une plante qui cumule les contrastes : elle produit des fleurs dont la beauté n'a d'égale que le parfum, mais dont les tiges sont équipées d'épines agressives. Si bien que lorsque vous offrez une rose à une personne, elle peut toujours se demander si vous ne lui offrez pas un sac d'épines ! Et ça continue au niveau du fruit : on peut en faire de subtiles confitures, mais aussi en récupérer le poil à gratter et semer des démangeaisons dans l'entourage. Décidément ! Et vous n'ignorez pas comment on appelle plus communément le Cynorrhodon, une appellation qui fait droit à ses propriétés : on l'appelle Gratte-Cul... Et comme l'autre jour on passait de la Zoologie à la chanson, aujourd'hui on passe de la Botanique à la chanson avec une des facéties de Pierre Perret qui cachent toujours des parcelles de vérité. Il fait référence à l'Ode à Cassandre de Ronsard. Rassurez-vous, je ne vais pas me mettre comme certains à vous réciter le poème, simplement vous rappeler qu'elle commençait par "Mignonne allons voir si la rose..." et se terminait par "...cueillez votre jeunesse, comme à cette fleur la vieillesse, fera ternir votre beauté". Sa chanson s'appelle Belle Rose et son refrain reprenaient la dialectique de Ronsard en un joli raccourci : "Belle rose devient gratte-cul, A toi la plus belle je n'en dis pas plus". Conclusion ? La nature nous enseigne que toutes les entreprises, aussi élégantes soient-elles, sont inséparables d'une face cachée moins présentable, et qu'il ne sert à rien de se masquer la réalité... Etre le poil à gratter, c'est être la partie urticante du Cynorrhodon pour débusquer les épines en dessous des roses.

Les Faites de la Chanson réunissent chanteurs amateurs et professionnels dans une fête commune, chacun à sa place, mais chacun rendant hommage à l'autre catégorie : les amateurs encouragent les artistes créateurs de chansons à enrichir le répertoire dont ils ont besoin, et les auteurs-compositeurs-interprètes savent gré aux amateurs de faire vivre le répertoire qu'ils alimentent. J'ai formulé ça à plusieurs reprises, personne ne m'a jamais contredit, c'est donc que je suis dans le vrai. Donc, au cours de ces Faites de la Chanson, les rôles sont bien distribués : les interprètes sont les amateurs et les professionnels programmés sont essentiellement des artistes producteurs de chansons nouvelles ou éventuellement révélateurs de chansons peu connues. Si on s'en tient à cette année, que viennent faire Viel et Guidoni ? Je ne pense pas que les chansons de Jacques Brel, ni celles de Jacques Prévert soient des nouveautés. Tous les disques et vidéos de Brel sont encore sur le marché, et les chansons de Prévert ont déjà été chantées par des tas d'artistes de Cora Vaucaire à Lio en passant par Vanina Michel et des dizaines d'autres. Certains en ce domaine ont atteint l'excellence, il suffit d'écouter Les Frères Jacques chantent Prévert pour en être convaincu. On ne peut pas dire que ces deux là alimentent le répertoire, ils l'exploitent, ils font double emploi avec les interprètes amateurs.

Alors j'aurais préféré que les Faites de la Chanson soient davantage orientées vers la découverte de jeunes qui se construisent un répertoire et qui ont besoin de rencontrer le public, à commencer par des artistes de la région, Lucie Darm, Samuel Leroy, Lucile Bayard ou Juliette Kapla par exemple. A-t-on cherché à les écouter, à leur demander où ils en étaient dans leurs spectacles ? Et il paraît que Véronique Pestel vient à Arras au su et à l'insu de tous. Son dernier CD est sorti il y a un mois, douze nouvelles chansons extraordinaires : elle aurait pu nous les faire découvrir dans un spectacle au lieu de s'enfermer avec dix personnes pour une master-class confidentielle... Si l'esprit est de découvrir, d'oser écouter les nouvelles chansons d'artistes moins médiatisés, et qu'on me donne le choix entre Viel, Guidoni, Jamait et Véronique Pestel, je choisis cette dernière sans la moindre hésitation.

Thomas Pitiot, Isabelle Mayereau, Gilbert Laffaille, Elsa Gelly et Véronique Pestel, les créateurs de chansons symboliseront les Roses de ces Faites de la Chanson, et Viel, Guidoni et Jamait en seront les Gratte-Culs !

Bonne soirée !

5. Sueur et chansons

Mes poils à gratter, dit-on, pourraient provoquer sur la peau des irritations, des démangeaisons... Je voudrais relever aujourd'hui une autre manifestation cutanée évoquée tantôt... J'ai lu, comme tout le monde, ce qui a été dit à un journal très sérieux. A savoir que les chanteurs, on aime les voir suer sur scène... Les pauvres. Je suis sûr qu'on s'est arrangé pour surchauffer la scène afin qu'ils transpirent pendant leur tour de chant, bien entendu pour le plus grand bonheur des spectateurs qui aiment le spectacle édifiant d'un corps qui sue pendant l'effort. Oui, ces artistes, on les paie pour ça : pour qu'ils mouillent le maillot, pour que ça dégouline le long de leurs joues et de leur cou, pour que leur chemise se trempe en dessous des bras, des seins et dans le dos, et qu'ils terminent avec un bon kilogramme de flotte en moins dans le corps. Et si une petite odeur aigrelette d'urée et d'acide lactique se répand de la scène au parterre, c'est l'extase !

Evidemment, c'était une métaphore ! Mais que veut-elle dire ? Que l'on veut des artistes qui se démènent sur scène pour défendre leurs chansons, et qu'on préfère ceux qui en font des quintaux, ou plutôt des hectolitres, puisqu'on est dans les liquides... Eh bien, je m'inscris en faux contre cette idée : l'artiste doit, à mon sens, choisir le meilleur moyen de montrer au public la valeur et la qualité de ses chansons en les exposant sur scène. Georges Brassens et Félix Leclerc avaient sur scène une gestuelle minimum, et très rarement, sinon jamais, de commentaires entre leurs chansons... et pourtant ils remplissaient les salles à raz-bords (les jauges dirait-on aujourd'hui, mais que c'est incorrect. Quand vous mettez de l'huile dans votre moteur, vous la mettez dans la jauge ou dans le carter ?). Les spectateurs étaient directement au contact de leurs chansons, recevaient les mots et les notes dans toute leur plénitude (ils articulaient bien !) et les intégraient. Ils savaient par leur comportement et leur charisme personnel amener les gens au plus près des chansons dans lesquelles ils avaient mis une part d'eux-mêmes. Leurs chansons avaient tellement d'impact qu'elles étaient fredonnées à la sortie ! Jacques Brel, quant à lui, par une petite mise en scène de certaines chansons, établissait un pendant heureux à la désespérance de leur propos. Sa prestation sur scène n'était pas une forme d'exposition, mais un élément constitutif de ses chansons, si bien qu'on ne riait que rarement aux chansons de Brel, et on pleurait rarement aussi alors que leur sujet aurait pu y prêter. Et cet équilibre faisait toute la beauté et le génie des chansons de Jacques Brel, et suscitait l'adhésion générale. On a un peu oublié, hélas, pourquoi et comment on aimait Brel, au point de se laisser parfois abuser. Et s'il suait, c'est parce qu'il enchaînait ses quinze chansons : lui, il ne se souciait pas de mesurer la durée des applaudissements.

Si on s'habitue à des artistes "extravieltis" qui chantent en remplissant la scène de gestes, d'accessoires ou de décibels, au point parfois de se distraire totalement des chansons, on passe à côté de ce qu'est la chanson, et on privilégie le bluff. Et quand on écoute après coup le disque de ces artistes-là, on peut avoir la bonne surprise de découvrir des textes subtils, comme par exemple avec Xavier Lacouture, mais on peut aussi avoir, c'est plus fréquent, de grosses déceptions devant l'indigence des propos. S'il faut que les artistes suent pour qu'on ait accès à leurs chansons, alors la pauvre Isabelle Mayereau qui ne quitte pas son tabouret, n'a aucune chance ! Et pourtant, avec une scrupuleuse application, elle nous donne ses mots et ses constructions qui doivent évoquer des ambiances, des sensations, des sentiments insaisissables, et cela sans faire un pas, ni un geste ! Et c'est magnifique, je n'ai pas tari d'éloges sur ses chansons dans l'émission D'autres Chansons. Il faut dire aux artistes d'articuler pour que leurs textes soient intelligibles jusqu'à la moindre virgule, sans être couverts par les décibels, et aux spectateurs que les chansons, c'est du texte et de la musique, les deux à égalité, et que c'est une signification d'ensemble que l'artiste expose, que ce soit avec de la sueur (et pourquoi pas des postillons, des larmes et du sang !!! ou de la bière et du vin, on a vu ça aussi !!!) ou sans aucun liquide parasite.

Les chansons sont diffusées sous forme d'ondes sonores longitudinales se déplaçant dans le fluide immobile qu'est l'air, là où flottent en suspension mes petites parcelles de poil à gratter. Elles sont accompagnées plus subtilement d'ondes de sympathie, d'amitié, de reconnaissance, d'empathie entre l'artiste et chaque spectateur. En aucun cas elles ont besoin de production et de projections de liquides divers pour atteindre le public !

Bonne soirée.

6. Les allergènes sous les tapis

Après tout, cette petite chronique, je finis par y trouver ma place... que j'espère provisoire : je ne vais pas passer ma vie à soulever les tapis pour remuer les poils à gratter, poussières et autres petites turpitudes qui y ont été soigneusement dissimulés pour qu'on puisse danser au dessus en toute innocence. Quand on danse sur un tel tapis, la fête peut-être gâchée par des remontées d'allergènes qui font éternuer les fêtards... ou qui leur provoqueront ultérieurement un choc anaphylactique ! Donc, je me persuade qu'informer les danseurs que, contrairement à ce qu'on leur fait croire, le dessous du tapis n'est pas toujours propre, c'est bien une fonction de santé publique, pour ce festival, et pour ses éditions à venir !

Le public vient aux Faites de la Chanson pour découvrir des chansons et des auteurs, et l'important c'est qu'il y prenne plaisir. Donc, sauf exception, les dessous de tapis de la préparation de ce festival n'intéressent personne. Mais le public est loin d'être naïf et stupide. Il se doute bien que l'apparente félicité des compliments réciproques et des ostensibles marques d'amitié, cachent d'autres réalités, qu'il n'a peut-être pas envie de savoir : il ne pose pas de questions parce qu'il est bien élevé. Il pourrait pourtant légitimement en poser, par exemple sur le doublement du prix des places par rapport à 2008, mais il est poli, il ne le fait pas. Alors, qu'on ne lui fournisse pas des réponses fausses aux questions qu'il n'a pas posées. Et par exemple que l'on ne lui dise pas publiquement que la programmation du festival a été décidée démocratiquement. Aucune proposition de cette programmation ne vient d'Arras, le programme a été intégralement imposé par le sous-traitant à Di Dou Da, sans que personne n'ait d'autre alternative que de refuser ou d'accepter en bloc.

Autre sujet qu'il n'y a aucune justification à mettre ici sur le tapis : le catastrophisme en matière de rétribution du travail des artistes et de baisse des ventes de disques. Surtout quand on s'y est pris avec tellement de désinvolture qu'on a dissuadé une professionnelle de venir ouvrir une boutique de vente de CDs sur le festival ! C'est comme ça : les fabricants ne reviendront pas sur la taille de stockage des disques durs et sur les graveurs de CD ou de DVD, de même que les échanges sur internet s'amplifieront, tout simplement parce qu'il y a un marché. L'environnement a changé, il y a moins de disques vendus, mais plus de public aux spectacles vivants : l'un compense l'autre et les artistes peuvent continuer à vivre et à proposer encore et encore de nouvelles chansons. Les CDs existeront toujours, ils seront des objets réels pour ceux qui le voudront, virtuels pour les autres, et surtout des instruments de promotion indispensables pour nous en radio : les chansons que l'on passe sur les ondes sont celles des CDs reçus ! Il suffisait d'écouter Serge Levaillant, effaré par la multiplicité du lot quotidien de disques. Ce qui pourrait atteindre la chanson, c'est plutôt l'explosion de l'offre en regard de la plus lente augmentation de la demande ! Des ajustements se feront, mais de grâce, qu'on ne crie pas au loup ! et s'il y a bien un public amoureux de chansons, qui achète les disques et dévalise les stocks des artistes à la sortie des spectacles, et qui regrette la boutique du festival, c'est bien le public des Faites de la Chanson. Alors qu'on ne le culpabilise pas, et qu'on aille ailleurs prêcher des croisades qui n'atteindront jamais Jérusalem.

Tiens, par exemple, vous qui êtes amoureux de chansons, vous savez ce que vous devriez demander à Christian Camerlynck ? Si vous pouvez lui acheter Le CD Camerlynck chante Debronckart. J'en ai passé plusieurs titres dans l'émission D'autres Chansons. Les chansons de Jacques Debronckart y sont sauvées de l'oubli et, croyez-moi, de superbe façon : d'une part, vous ne regretterez pas votre acquisition, et d'autre part vous montrerez que vous êtes respectueux du travail des artistes lorsqu'ils le mettent au service d'un répertoire en péril. Il est disponible sur le site du Chant des Artisans. Il aurait pu être sans doute proposé à la boutique du festival, si on n'avait pas fait consciencieusement foirer le projet. Et je pense que, pour rattraper le coup, il serait judicieux de le proposer en dépôt chez mistimusicshop.com avec qui on a complètement raté une relation qui aurait du être exemplaire.

Ca y'est, j'ai un peu balayé sous le tapis. J'espère que je n'ai pas fait trop de courants d'air et que le poil à gratter, comme les pollens des OGM, n'a pas franchi les frontières des champs de l'objectivité. Ce que je dissipe à tous vents, ce sont des parcelles de vérité qui ne peuvent irriter que ceux qui lui sont allergiques.

Bonne soirée.

7. Je fais un rêve.

A force de tripoter le poil à gratter depuis plusieurs jours, je crains d'avoir les mains qui démangent ! Donc, par prudence sanitaire, je vais livrer ici ma dernière chronique. Et d'abord quelques mots sur Hervé qui vous a concocté des Puces à l'Oreille d'anthologie, et qui m'avait proposé de faire cette chronique Poil à Gratter (entre les puces et les poils, il aime bien ce qui pique et provoque des irritations, brave Hervé !). J'ai été surpris de la proposition, et puis, après quelques réflexions, j'ai décidé de tenter l'expérience, et il faut bien le dire, je me suis bien amusé ! Merci Hervé pour cette proposition en fin de compte pas si saugrenue que ça, pour l'entière liberté que tu m'as laissée et pour la qualité de l'émission dans laquelle cette petite chronique s'est insérée avec naturel, en contrepoint de l'ensemble des mélodies à la gloire des Faites de la Chanson. Ce soir, je retrouverai ce qui fait l'essentiel de mes motivations : défendre la chanson de qualité, ancienne, présente et future, cet art précieux car accessible à tous, comme en témoigne le nombre de jeunes qui en font et cherchent à se faire connaître, et le nombre d'amateurs qui puisent dans ce répertoire toujours renouvelé pour le plaisir du partage ; et corollairement, permettre au maximum de jeunes artistes de pouvoir être entendus, et au maximum de public de découvrir et de rencontrer le plus possible d'artistes, témoins de la diversité et de la vitalité de la chanson. Et bien sûr, je vous donne rendez-vous en septembre sur les ondes de Radio-Scarpe-Sensée pour la reprise de l'émission D'autres Chansons qui sera, je peux déjà vous le dire, riche de rencontres de ces Faites de la Chanson.

Je fais un rêve, et l'histoire récente montre que des rêves publics et célèbres peuvent avoir des prolongements dans la réalité.
Mon rêve, c'est qu'il n'y ait plus de chronique Poil à Gratter aux Faites de la Chanson 2010, tout simplement parce que le déroulement des choses y sera conforme aux objectifs de Di Dou Da, et que la nécessité de repérer les contradictions et les dérives n'y aura plus d'objet ! Dans mon rêve, on revient aux principes fondamentaux qui font de ces Faites de la Chanson un festival véritablement différent des autres, et non un festival d'été de plus !

* Un festival de chansons qui soit ancré dans sa région et qui consacre une ou deux soirées à des artistes régionaux, et pourquoi pas, soit le lieu de création d'un spectacle nouveau, comme cela aurait pu être le cas cette année avec Juliette Kapla. On serait alors fondé de morigéner publiquement le Conseil Général s'il refuse sa subvention !

* Un festival de chansons qui n'offre pas les mêmes affiches que Le Quesnoy, Sin-le-noble, Bruay ou Noyelles-Godault, et j'en passe, mais une palette originale de talents à découvrir.

* Un festival qui se place sous le patronage moral d'un parrain ou d'une marraine, qui, interviewés par Serge Levaillant, lui éviteraient un petit astiquage d'ego.

* Un festival de chansons qui amène les jeunes et le public vers des groupes qui limitent les basses et les percussions et permettent de comprendre les textes chantés, et que ça n'empêche pas d'être festifs. Cela aurait pu être le cas cette année en prolongement des belles découvertes des cabarets organisés par Di Dou Da.

* Un festival qui habitue le public à écouter et apprécier des chansons nouvelles pour le plaisir de leurs beautés intrinsèques, sans esbroufes, sans racolage, sans sueur obligée et sans décibels superflus.

* Un festival qui donne aux jeunes toute leur place et non pas une première-partie croupion à diviser par quatre !

* Un festival qui amplifie l'offre au delà des stages et master class, et renoue avec les forums d'échanges et de discussions sérieuses et motivées sur les divers aspects artistiques, culturels, juridiques et économiques de la chanson. Ou qui prolonge la chanson par des lectures, des récitations des expositions. Par exemple, un hommage à Boris Vian auteur de chansons eût pu être agrémenté, en partenariat avec d'autres associations culturelles, de lectures de livres ou de pièces de Boris Vian !

* Un festival qui ne se prive pas stupidement de ceux qui auraient pu assurer bénévolement le DiDouD'actu quotidien (qui, au dire des gens a manqué !) et la boutique annoncée (qui a aussi été bien regrettée).

* Un festival qui évite le gaspillage artistique et financier du sous-emploi des artistes présents sur place.

* Un festival qui ne mesure pas son succès à l'aune du nombre d'entrées payantes, mais à la satisfaction des spectateurs, ce qui oblige d'être à l'écoute et non dans l'auto-satisfaction comptable.

* Un festival qui ne cherche pas à rivaliser avec les Zéniths ou le Main Square, car ce n'est pas son créneau, il n'est pas compétent pour ça, et si on compare les 600 entrées de Jamait avec le remplissage du Zénith de Dijon, c'est plutôt mauvais !

* Un festival qui s'enorgueillisse d'ajouter un supplément d'âme culturelle au théâtre d'Arras et qui en fasse son havre exclusif.

* Un festival qui retrouve son enracinement militant et son bénévolat chez les arrageois en se plaçant résolument dans la continuité du travail d'année des adhérents de DiDouDa.

En me réveillant, je suis persuadé que ce rêve peut être réalité dès 2010.

Alors cette année, les artistes programmés qui étaient de qualité ont tous rencontré un public qui en a été heureux en majorité. Et tant mieux ! Ma seule interrogation, celle qui alimentait mes réflexions dans ces petits billets était celle-ci : en dehors du chant amateur, en quoi les Faites de la Chanson était-il un festival différent en particulier au niveau des programmations d'artistes ? Je laisse la question en suspens, je n'ai pas les compétences ni les légitimités pour y répondre, je ne suis qu'un petit chroniqueur d'une rubrique Poil à Gratter ! Mais, je connais une petite émission hebdomadaire, sur Radio-Scarpe-Sensée, qui s'appelle D'autres Chansons, et qui donne quelques exemples possibles dans son émission du 29 juin prochain...

Donc j'abandonne le poil à gratter qui n'était au fond destiné qu'à stimuler les neurones et alimenter le désir de mieux faire, le sens critique, la réflexion, bref, la lucidité... Peut-être que là où certaines chansons la placent, certains en ont conçu de l'érythème ! Ils devront avoir recours au Mitosyl, mais quelle coïncidence, il fait actuellement une campagne de promotion dans les pharmacies !

Bonne soirée, bonne fin de festival, bon été, à l'année prochaine !